Les enseignements de 20 ans d'aide au Sahel
Larticle qui suit pose un regard critique
sur la pratique actuelle de laide, et sinterroge sur
la coopération future. Létude quil résume
dresse le bilan de vingt ans daction de laide au Sahel.
Bien que les pays sahéliens présentent des spécificités
particulières, cette réflexion sur les instruments,
les résultats et la légitimité future de laide
peut aisément être extrapolée dans des contextes
différents, notamment lAfrique subsaharienne.
Un bilan nuancé
Lanalyse de laide au Sahel pendant les
vingt dernières années aboutit à un premier constat
: lempreinte de laction daide est dans une certaine
mesure évidente. Les infrastructures, les télécommunications,
le paysage institutionnel mais aussi lévolution de nombreuses
zones agricoles, laccès à leau potable,
la lutte contre les pandémies sont quelques-uns des domaines
où les effets de laide sont clairement visibles. Mais
lempreinte de laide sest étendue bien au-delà,
dans des domaines moins concrets : éducation et formation de
la main doeuvre, définition des politiques, ou encore
essor de la société civile. Plus globalement, laide
a sans doute été pour la région sahélienne
un des premiers facteurs douverture internationale et de circulation
de linformation. Enfin, certains voient dans le rôle de
laide en matière de prévention des crises un facteur
de la relative stabilité économique et sociale de la
région. Pourtant, les progrès en termes de conditions
et de niveau de vie de la population apparaissent limités.
Le classement du PNUD selon lIndicateur de Développement
Humain fait apparaître trois pays sahéliens parmi les
cinq derniers pays classés dans le monde. Plus de 60% de la
population rurale serait en-dessous dun seuil international
de pauvreté défini par un panier minimal de consommation.
Les investissements privés vers la région sont très
faibles. On ne peut que reconnaître que les multiples réalisations
et appuis issus de laide extérieure ne sont pas parvenus
à jouer un rôle de levier dans le mouvement général
damélioration des conditions de vie des populations.
Un sentiment répandu dinsatisfaction
Un second constat, est que laction de laide
au Sahel laisse souvent un sentiment dinsatisfaction largement
partagé entre les bailleurs de fonds, les bénéficiaires
et les praticiens impliqués. Cela tient en partie à
un sentiment de déception sur les impacts obtenus mais aussi
à une perception critique de la pratique réelle de laide
sur le terrain. Ce dernier point peut se résumer à travers
deux grandes critiques.
äLaide est conduite par les bailleurs de
fond. De lidée de départ à lévaluation
finale, le cycle des actions daide est entièrement dominé
par les organismes de financement. Les bénéficiaires
ne sont que des participants. Ladéquation des actions
aux besoins réels des institutions et populations sahéliennes
sen trouve limitée et, plus encore, lengagement
des acteurs locaux dans les actions retenues.
äLe système daide est incohérent.
Le système daide tend à entraver la capacité
des institutions sahéliennes. Il génère des effets
de saturation : trop de programmes, trop de conditionnalités,
trop de projets, trop dinitiatives, trop de procédures
différentes. Cela a pour conséquence de submerger les
institutions bénéficiaires. Enfin, le système
daide a favorisé une certaine déresponsabilisation
des cadres sahéliens, entraînant une fréquente
attitude de pasivité des institutions.
Ces critiques du fonctionnement de laide expliquent
une bonne part de linsatisfaction ressentie. La légitimité
de laction de laide pour le futur dépend en partie
de la capacité quauront les autorités sahéliennes
et les organismes de financement à surmonter ces dysfonctionnements.
Lexpérience du passé nous invite à considérer
quatre principales leçons.
Première leçon : construire des
instruments plus souples et plus adaptés aux problèmes
des bénéficiaires
Les analystes sont unanimes à remarquer que
laide conduit à adopter des actions préconçues,
presque identiques dans des situations très diverses, et de
ce fait peu adaptées aux spécificités locales.
Cette situation tient pour partie aux instruments daide. La
phase de conception enferme souvent les actions à venir dans
une démarche standardisée, que la phase ultérieure
de suivi, basée avant tout sur lexécution, ne
peut modifier que marginalement. La conception se fait autour de diagnostics
a priori qui sont souvent construits non autour des problèmes
ou des aspirations des acteurs locaux, mais autour des " solutions "
disponibles. Les problèmes sont construits, consciemment ou
non, en fonction des instruments, des budgets et des solutions que
les experts savent quils peuvent mobiliser. Cette critique a
été partiellement intégrée. Depuis quelques
années, on assiste à des démarches plus souples
et plus axées sur le suivi : approche processus ou fonds
souples. Ces démarches mettent laccent sur laccompagnement
du partenaire plutôt que sur la réalisation de finalités
convenues au départ. Elles sont toutefois exigeantes en terme
de changement des habitudes des agences daide : conduisant
à peu programmer, à dépenser souvent peu et à
intervenir durablement.
Deuxième leçon : renforcer les
mécanismes dexpression dune demande dappui
motivée
Le " marché " de laide
semble dominé par loffre. Bien souvent, la demande de
la part des sahéliens ne joue quun rôle mineur
dans la nature des actions finalement entreprises. On peut en fait
se demander qui est offreur et qui est demandeur. Avec la disparition
progressive de lexigence de contreparties financières
réelles, le marché de laide sest, dans bien
des cas, inversé. Les donateurs apparaissent souvent en position
de demandeur dagrément plutôt quen position
doffreur daide. La "vente" dun projet
saccompagne de divers avantages pour les institutions bénéficiaires,
allant de la fourniture déquipements, à celle
de subventions et souvent de salaires.
Labsence de contrepartie est au cur des dysfonctionnements
de laide. Elle masque les limites de la capacité dabsorption
des bénéficiaires, et contribue de ce fait à
générer de nombreux cas "dexcès daide".
Elle contribue à faire perdre de vue la demande réelle.
De plus en plus, des institutions sahéliennes,
gouvernementales ou de la société civile, sont prêtes
à jouer un rôle plus responsable dans la mise en oeuvre
de laide extérieure. Des mécanismes tels que la
contrepartie doivent être mis en place qui permettront de promouvoir
cette responsabilité, et de donner aux organismes de financement
le moyen didentifier et de hiérarchiser la demande en
provenance du Sahel.
Troisième leçon : moins de visibilité
pour plus dimpact
Le besoin des organismes de développement de
résultats ponctuels, visibles et évaluables leporte
souvent sur des préoccupations de plus long terme tels que
laccompagnement de processus internes de progrès. Afin
de sassurer de ces résultats visibles, et de légitimer
aux yeux de leurs mandants les sommes investies, les donateurs constituent
des circuits financiers, informationnels et relationnels au sein des
institutions bénéficiaires, qui leur permettent de garder
un contrôle étroit lors de la mise en oeuvre de leurs
actions. Ces circuits partent dune légitime exigence
de résultats de la part des donateurs, mais ils ne peuvent
que saccompagner dune appropriation réduite des
bénéficiaires. De plus, ces circuits aboutissent à
dédoubler les institutions en place, et participent à
la perte de cohérence du côté des institutions
sahéliennes. La gestion du risque par les donateurs est au
coeur de ce problème. De nombreux instruments de laide
sont construits pour éliminer le risque, et parvenir dans tous
les cas au résultat espéré. Les stratégies
de risque minimal garantissent un certain niveau de résultat
mais limitent également les possibilités dappropriation
et de succès plus larges. Cest en particulier à
travers le système dévaluation que les incitations
au risque peuvent se transformer. Le système actuel est fait
de multiples évaluations ponctuelles correspondant à
des exigences dimputabilité distinctes (deux mille évaluations
environ ont été réalisées pour la région
sur les vingt ans écoulés). Ce système conduit
à une vision étroite des résultats de laide,
à des stratégies individuelles de minimisation des risques,
et finalement à un processus dapprentissage peu performant.
Les organismes de financement sont conscients de la nécessité
de redéfinir les résultats de laide en privilégiant
limpact par rapport à la visibilité. Cela nécessite
en particulier de regarder les impacts des actions entreprises sur
des secteurs suffisamment larges, des périodes longues et,
bien entendu, en prenant en compte lensemble des intervenants
extérieurs. Cela nécessite de nouveaux types dévaluations destinés
à être des instruments communs de débat et de
dialogue entre partenaires.
Quatrième leçon : sortir dune
logique durgence et de crise
Lexpérience sahélienne montre
que les approches et les instruments de laide se sont trop souvent
fondés sur des situations de crise. Il est vrai que la communauté
internationale sest à plusieurs reprises saisie de problèmes
majeurs devant lesquels les sociétés sahéliennes
semblaient en partie désemparées : les grandes
crises alimentaires récentes et la crise financière
des années 80. Dans ces cas précis, le système
daide est intervenu de manière massive et urgente. Mais
laide visant à améliorer les capacités
sahéliennes doit obéir à un autre tempo. On a
trop souvent tendance à considérer tout village, activité
économique ou service administratif sahélien comme une
institution en crise qui doit absolument être réformée.
Les organismes de développement sont aujourdhui
daccord pour considérer le renforcement des capacités
et le développement institutionnel comme des facteurs majeurs
de développement. Mais dispose-t-on dinstruments éprouvés
et efficaces dans ces domaines ? Il ne suffit pas de mettre en
avant le développement institutionnel. Cela doit saccompagner
dun réel effort dinnovation dans les méthodes
et les instruments afin daborder cette question pour lavenir.
Conclusion : une nécessaire retenue ?
Les dysfonctionnements qua rencontrés
la pratique de laide doivent être mis à leur juste
place. Ils ne doivent pas masquer les résultats obtenus. Ils
doivent cependant être pris très au sérieux.
Si laide a failli dans le passé, ce fut
souvent par excè. La soif daider, de réformer,
de décaisser, la parfois emporté sur le respect
de la fragile cohérence des processus de transformations internes
des sociétés sahéliennes. Ce constat ne doit
pas aboutir à condamner laction de laide dans son
ensemble. Les défis que doit affronter le Sahel restent considérables.
Les investissements privés natteignent pas encore cette
partie du monde. Laide doit cependant évoluer en phase
avec les sociétés sahéliennes.
En premier lieu, lexpression et la responsabilité
sahélienne sur laide que reçoit la région
doit augmenter. Mais, cela doit saccompagner dune inflexion
du système daide. Il aura besoin dans lavenir de
davantage découte et de débats (avec les sahéliens),
dinstruments plus souples et moins exigeants, de garde-fous
et de contraintes (telles que la contrepartie) et sans doute de davantage
de déontologie. Cela pourrait définir une nouvelle attitude
de retenue pour la génération à venir dappui
à la région sahélienne.