L’enseignement dans la langue maternelle en Afrique

Aujourd’hui nous célébrons la Journée internationale de la langue maternelle
Des manuels scolaires en Kiswahili. Centre TuTu de Mnyimbi, Province du Nord, Zanzibar. Tanzanie, avril 2017.
Crédit : GPE/Chantal Rigaud

Ce billet de blog est le premier d'une série de collaborations pour l’année 2018 entre l'ADEA et le Partenariat mondial pour l'éducation (GPE) qui ont commencé depuis 2017.

La Journée internationale de la langue maternelle – proclamée par la Conférence générale de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) en novembre 1999 – est célébrée chaque année depuis février 2000 afin de promouvoir la diversité linguistique et culturelle ainsi que le multilinguisme. La date du 21 février a été choisie en hommage aux étudiants tués par la police à Dacca (aujourd'hui la capitale du Bangladesh) alors qu'ils manifestaient pour que leur langue maternelle, le bengali, soit déclarée deuxième langue nationale du Pakistan de l'époque.

Pourquoi est-il important d’enseigner dans les langues maternelles ?

L’enseignement en langue maternelle s’inscrit dans la vision d’une diversification des choix éducatifs, pour un apprentissage plus dynamique tout au long de la vie et contribue à l’atteinte des objectifs du Programme universel 2030 et de l’Agenda 2063 pour l’Union africaine en matière d’éducation et de développement.

En effet, le Rapport mondial de suivi sur l’Éducation pour tous de 2015 a mis en relief le rôle déterminant du multilinguisme et des politiques linguistiques de l’éducation en tant que facteurs clés de l’efficacité des apprentissages.

De manière spécifique l’Objectif de développement durable (ODD) 4 de l’Agenda 2030 recommande « d’encourager l’éducation bilingue et multilingue en dispensant les premiers enseignements dans la première langue des enfants ou la langue qu’ils parlent à la maison ».

Les multiples avantages pédagogiques qui ont prévalu à un tel choix, nous rassurent que la question majeure aujourd’hui se situe moins au niveau de la pertinence de la langue maternelle dans l’enseignement. Le débat semble plutôt s’être déplacé, pour se focaliser sur le « comment ? ».

Le thème de cette année « Préservation de la diversité linguistique dans le monde et promotion du multilinguisme en vue de réaliser les objectifs de développement durable », vient renforcer les actions d’interpellation des différentes parties prenantes, sur les nombreux défis, aussi bien d’ordre technique que sociopolitique, concernant l’utilisation de la langue maternelle dans la quête du savoir et du développement durable.

Dans cette optique, l’adoption d’une politique linguistique explicite qui valorise les langues maternelles est fondamentale pour l’orientation des actions de réformes scolaires par exemple, et peut constituer un facteur de stimulation de la recherche, tout en favorisant l’adhésion des communautés, des autorités administratives et politiques au processus d’intégration des langues maternelles dans le système éducatif.

La langue maternelle est assurément le point de départ de toute connaissance susceptible d’être enrichie grâce à la connaissance d’autres langues et d’autres réalités multiculturelles et multidimensionnelles du monde. Soulignons que la langue dont il est question dans le présent contexte de l’enseignement est essentiellement celle que maitrise l’apprenant ; pour rompre avec les débats sur les définitions de « langue maternelle ».

Qu’est-ce qu’il se passe en Afrique et quelle est le défi majeur ?

Le choix politique des États africains de doter les langues maternelles d’un statut et de fonctions plus valorisants a des implications évidentes sur les rapports qui lient celles-ci aux autres langues, notamment celles étrangères, en contexte d’éducation bilingue ou multilingue.

En effet, dans la plupart des pays africains, les langues maternelles sont introduites comme matières et véhicules d’enseignement, en articulation avec d’autres langues internationales de grande diffusion (langues officielles/étrangères).

À cet effet, l’un des défis majeurs est de faire évoluer les modèles d’enseignements bilingues actuels, à dominante soustractive ou de sortie précoce de transition, vers des modèles de sortie tardive pouvant déboucher sur un bilinguisme additif ou équilibré.

En d’autres termes, il s’agira de travailler à l’utilisation durable de la langue maternelle dans l’enseignement, tout au long de la scolarité, de sorte à corriger l’image du modèle pratiqué, dans de nombreux pays africains, que l’opinion publique compare souvent à une voie sans issue.

L’enseignement en langue maternelle est brutalement abandonné, en cours de scolarité pour ne conserver que la seule langue officielle/étrangère. Ces modèles d’enseignement soustractif ou de sortie précoce (de transition), ne permettent pas d’intégrer la phase d’évaluation sommative en langue maternelle, ce qui constitue un facteur redoutable de démotivation, pour toute la communauté éducative (par ex. les apprenants, les parents, les enseignants, etc.).

Cette situation unijambiste de l’enseignement en langues maternelles met en relief tous les défis qui restent à relever pour adopter un modèle intégral, structurant et caractéristique du continuum éducatif qui doit sous-tendre la réussite d’un tel projet pédagogique.

Les possibles solutions sur la qualité des apprentissages dans une approche bi/plurilinguistique

L’atteinte efficace des objectifs inhérents aux options ci-dessus évoquées requiert une réflexion profonde sur la didactique des langues et ses implications ou ses impacts sur la qualité des apprentissages dans une approche bi/plurilinguistique. Ces choix sont intimement liés à la capacité des pays africains à tirer des leçons des réformes antérieures entreprises dans ce sens, et à savoir anticiper sur les implications d’ordre technique.

Il s’agit de prévoir notamment : la formation pédagogique des enseignants, la disponibilité de logiciels appropriés de langue qui facilitent la production qualitative des documents, la mise en place d’une politique éditoriale conséquente pour garantir la disponibilité des manuels et matériels didactiques, en quantité et en qualité, le choix judicieux des méthodes et leur optimisation grâce à la prise en compte des TIC, etc.

Ce dispositif doit être renforcé par une distribution efficace du rôle des différentes parties prenantes et l’interaction des expériences nationales, en termes de mutualisation des bonnes pratiques et d’apprentissage par les pairs.

Tout cela a été réitéré lors de l’atelier régional africain de l’Alliance mondiale du livre (GBA, sigle en anglais) – organisé par le Groupe de travail de l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique (ADEA) sur les livres et les matériels éducatifs (GTLME), en collaboration avec l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID, sigle en anglais), du 22 au 25 janvier 2018 à Abidjan. Au cours de l’atelier, les participants ont élaboré un projet de plan d’action conjoint qui s’articule autour de cinq piliers. Le plan vise à promouvoir et mettre en place des mécanismes novateurs et efficaces pour la production, l’acquisition, la distribution, la gestion et l’utilisation de manuels scolaires et de matériels de lecture dans les langues nationales.

Les cinq piliers de l’intervention sont les suivants : 1) plaidoyer, dialogue politique et promotion de la lecture ; 2) formation, recherche et élaboration de livres ; 3) langues locales ; 4) partenariats en matière d’édition ; et 5) vente et distribution de livres.

La contribution de l’ADEA

L’ADEA, à travers ses structures opérationnelles à savoir le Pôle de qualité inter-pays sur l’Alphabétisation et les Langues nationales (PQIP-ALN), le Groupe de travail sur les livres et les matériels éducatifs (GTLME), entend poursuivre en collaboration avec ses partenaires, l’animation du dialogue politique et le renforcement des capacités techniques des pays, en vue de contribuer à l’amélioration globale de la qualité de l’enseignement en langues maternelles, à la promotion des valeurs positives et idéaux du panafricanisme.