Quelle école, pour quel développement futur et avec quelles ressources ?
Quel peut être le rôle des institutions financières internationales dans la promotion et le soutien des politiques d'éducation en Afrique ?
Conférences de presse, tables rondes et autres entretiens avec la presse ont eu lieu à Dakar, en marge de la biennale. Pour son émission « Une heure pour convaincre », Le Club de la Presse de la rédaction dAfrica N° 1, a invité M. Pierre Kipré, ministre de lEducation nationale de Côte dIvoire, M. Jean-Louis Sarbib, Vice-président de la Banque mondiale et Mme Aïcha Bah Diallo, Directeur de la Division de léducation de base de lUNESCO et ancien ministre de lEducation de Guinée.
Lémission, animée par M. Abdou Laye Thiam, visait à faire exprimer leurs opinions sur lécole africaine, son avenir et sur le rôle des institutions financières internationales dans le développement de léducation en Afrique. Nous reproduisons ci-dessous des extraits du débat enregistré à Dakar pendant la biennale et diffusé sur Africa N° 1.
Africa N°1 : M. Kipré, quelle est la situation de lécole ivoirienne ?
M. Pierre Kipré : La situation de lécole en Côte dIvoire est semblable à celle de toutes les écoles africaines. Nous sommes en plein chantier, par rapport à nos rêves dune école plus performante, adaptée au développement de notre pays, et face à une montée très rapide des besoins sociaux déducation. Pour cela, pour reprendre une expression chère à mon ami et frère Adama Samassékou du Mali, il est nécessaire que nous réétablissions les fondements de notre école.
Africa N°1 : M. Sarbib, on peut dire que vous êtes toujours au chevet dun malade ?
M. Jean-Louis Sarbib : LAfrique nest pas malade. Mais, pour que lAfrique gagne, il faut que les enfants soient éduqués et que lécole marche. Le préalable à cela, comme la dit Monsieur le ministre, est de mettre lécole en chantier. Je suis ravi de constater, à cette conférence des ministres de lEducation, que léducation est réellement au centre des préoccupations des gouvernements africains.
Africa N° 1 : Mme Bah Diallo, comment percevez-vous lavenir de léducation en Afrique ?
Mme A. Bah Diallo : Je suis très optimiste. Les ministres de lEducation africains travaillent ensemble la main dans la main, chacun dans son pays, pour coordonner laide. Ils comptent sensibiliser leurs populations pour que léducation devienne laffaire de tous et pour créer, de la base au sommet, des partenariats au niveau des villages, des parents délèves, et des ONG. Ils comptent mobiliser toutes les ressources humaines et financières nationales avant de faire appel aux institutions de financement internationales.
Nous sommes à lécoute des ministres africains. Ce sont les ministres qui doivent dire ce dont ils ont besoin pour que la communauté internationale puisse répondre à leurs besoins. Nous sommes en pleine décennie de léducation pour lAfrique. Cette décennie coïncide avec linitiative pour lAfrique du Secrétaire général des Nations unies. Je ne dirais pas « tout le monde est au chevet de lAfrique » mais plutôt « tout le monde est à lécoute de lAfrique ». Et lAfrique est en train de donner son point de vue.
Africa N°1 : La Banque mondiale a-t-elle changé son attitude vis-à-vis de lAfrique ?
J-L. Sarbib : La Banque mondiale intervient dans le domaine de léducation en Afrique depuis une quinzaine dannées. Aujourdhui les investissements de la Banque mondiale pour léducation en Afrique atteignent presque 800 milliards de Francs CFA. Nous comptons faire, dans les 3 années qui viennent, des investissements du même ordre. Aujourdhui, nous sommes conscients de ce que lon ne peut pas connaître un pays mieux que ceux qui y vivent. Nous sommes à lécoute de lAfrique. Notre président M. Wolfensohn a rencontré le Bureau des ministres africains de léducation au mois de février. LAfrique change, la Banque aussi. La Banque mondiale reconnaît la nécessité pour les ministres de décider de ce quils veulent, et des rôles quils souhaitent assigner aux différents partenaires extérieurs.
La Banque mondiale accepte dêtre coordonnée par les gouvernements : telle est la principale différence avec les pratiques précédentes.
Africa N°1 : M. Kipré, pensez-vous que le véritable problème de léducation en Afrique est un problème de moyens ?
P. Kipré : Le problème de léducation en Afrique nest pas au départ un problème de moyens. Il y a, à la base, la question de lappropriation de linstitution scolaire par les sociétés africaines. Elle est nécessaire. Les populations africaines considèrent léducation comme un épiphénomène. Il faut que la société se mobilise pour se transformer par le savoir et par linstitution scolaire. Il nous faut aussi en Afrique avoir notre propre vision du développement. Pour beaucoup, le développement de lAfrique est perçu comme une course pour rattraper les autres sociétés. Or, je ne pense pas que ce soit la meilleure conception du développement. Le développement doit se faire par rapport à notre propre vision du monde et notre propre conception du mieux vivre.
Le développement concerne lensemble de la société, et non point une élite. Cest la société elle-même qui doit être capable de conduire son développement avec les ressources dont elle dispose.
Mais si, par exemple, les étudiants exigent que lEtat mette lessentiel des ressources déducation à leur disposition, comment lEtat trouvera-t-il encore les moyens de développer les capacités de la plus grande masse, de ceux là même qui ne sont pas devenus étudiants ? Si les enseignants exigent davoir des salaires qui sont trois ou quatre fois supérieurs à ceux de la fonction publique, où lEtat prendra-t-il les ressources pour construire les centres de santé, développer les infrastructures et créer les conditions dun enrichissement collectif ?
Le développement de la société doit être conçu dans son ensemble. Il y a là une prise de conscience nécessaire par la collectivité et seule cette prise de conscience permettra de recentrer le débat de léducation par rapport aux besoins sociaux globaux de la communauté. Cela nécessite un consensus social issu dun dialogue social clair, pertinent et sans faux-fuyants.
Africa N° 1 : La Banque mondiale est en train de proposer une nouvelle collaboration avec les pays africains. M. Kipré, êtes-vous satisfait de ces premiers instruments ?
P. Kipré : Pour prendre le cas dun certain nombre de dossiers en Côte dIvoire, la Banque mondiale apporte une expertise technique et engage avec nous un dialogue qui nous amène à être le producteur de notre propre conception du développement. Ce que nous déplorions dans le passé, cétait de subir les solutions toutes prêtes édifiées par les experts de la Banque mondiale. Aujourdhui, le travail des experts de la Banque mondiale consiste à se pencher sur le travail technique conduit par mes collaborateurs et moi-même. Ce dialogue riche nous est très utile.
Africa N° 1 : Mme Bah Diallo, comment lUNESCO perçoit-elle laide apportée par les organismes dans le cadre du développement de léducation en Afrique ?
A. Bah Diallo : Cette aide doit être mobilisée, canalisée, et les pays africains doivent la coordonner afin de la rendre plus efficace. Lenseignement de base est la responsabilité de lEtat. Par contre, pour lenseignement supérieur, le secteur privé a un rôle à jouer. Et le secteur privé a tout intérêt à financer lenseignement supérieur.
Africa N° 1: M. Sarbib, par rapport aux interventions de M. Kipré et Mme Bah, comment percevez-vous laide que doit apporter la Banque mondiale aux pays africains ?
J-L. Sarbib : Je suis heureux de constater que les efforts faits depuis un certain nombre dannées par la Banque se traduisent concrètement au niveau de lexpérience des ministres. En plus des ressources financières, la Banque mondiale sefforce dapporter une expérience globale. Nous essayons de distiller ce savoir global afin quil puisse être exploité par les experts nationaux. La Banque mondiale doit devenir non seulement une banque de ressources financières mais aussi une banque de savoir de manière à ce que les erreurs faites dans le passé soient analysées, répertoriées et que nous puissions éviter quelles soient reproduites ailleurs. Cette vocation rejoint notre rôle financier. Lorsque des erreurs sont évitées, les ressources sont mieux utilisées et il y a moins de gaspillage.
Ceci dit, aussi bien M. Kipré et Mme Bah Diallo ont parlé de problèmes déquité. Les ressources doivent être utilisées efficacement et équitablement. Les étudiants tiennent souvent les pays en otage parce quils peuvent faire la grève et aller dans la rue. Les enfants de lécole primaire qui sont privés décole parce que des bourses sont versées aux étudiants, eux, ne vont pas dans la rue. Ils continuent à aider leurs parents en allant chercher de leau au puits.
P. Kipré : Lorsque, lannée dernière, notre président avait pris la décision de débloquer 200 millions de F CFA pour les étudiants, cétait un choix politique. Nous sommes en Afrique et jusquà tout dernièrement, les coups dEtat sont tous partis des étudiants. Pensez-vous quun père de famille, quune mère de famille vous accordera sa confiance politique si vous avez tiré sur ses enfants?
A. Diallo Bah : Il faudrait organiser un débat national autour du phénomène de grève dans tous les pays africains. Car, comme la dit M. Sarbib, les étudiants et les enseignants prennent les gouvernements en otage. Je parle en tant quancien membre du gouvernement. La société tout entière doit être impliquée dans la situation financière du pays. Les étudiants doivent être sensibilisés au problème des ressources nationales. Aujourdhui, même des représentants de syndicats sont invités à participer aux négociations avec la Banque.
Lorsque les organismes de financement prêtent de largent, ils lassortissent de conditions que les pays ont la possibilité de négocier.
Africa N° 1 : M. Sarbib, la Banque mondiale pose ses conditions avant de venir en aide aux pays qui en ont besoin. Que répondez-vous à cela ?
J-L. Sarbib : Nous venons dentendre deux ministres témoigner de lévolution de la Banque mondiale qui, à présent, négocie de manière à arriver à des solutions que les pays pensent pouvoir mettre en oeuvre. La Banque mondiale est une institution qui redistribue une partie de lépargne des pays développés aux pays dont lépargne intérieure ne fournit pas des ressources suffisantes. Ces ressources sont redistribuées sous forme de contributions qui, pour les systèmes éducatifs, sont pratiquement des dons. Mais la Banque ne peut pas distribuer ces ressources comme bon lui semble : les contribuables sinterrogent sur lusage qui est fait de leur argent. Doù les conditionnalités. Par exemple, on nous donne des ressources pour soutenir léducation de base ou encore pour appuyer la formation des filles. Mais tous les ans, pour que la Banque mondiale soit refinancée, il faudra quelle ait rempli les conditions imposées.
Ces conditions découlent du travail mené des institutions de recherche comme lUNESCO ou les partenaires de la Banque mondiale qui conseillent dans quels secteurs nous devrions investir. Par exemple, de nombreuses études ont démontré que le meilleur investissement quun pays pouvait faire était denvoyer les filles à lécole.
Les conditions doivent être respectées pour que les crédits soient reconduits et que la coopération continue. Tout ceci est un système compliqué dans lequel lenthousiasme des années 60 a cédé le pas au cynisme des années 80 et 90. Cest le prix que nous payons tous pour la mauvaise gestion des années précédentes.
Africa N°1 : Mme Bah Diallo, à propos du « cynisme » dont a parlé M. Sarbib, quelle est votre réaction?
A. Bah Diallo : Aujourdhui, lUNESCO a moins de ressources. Le peu de ressources que nous avons, il nous faut lutiliser de manière judicieuse et ciblée. Aujourdhui, la priorité est lAfrique, et en Afrique, ce sont les jeunes filles et les femmes, léducation de base, les pays les plus peuplés, les petites îles, etc. Et nous nous attendons à des résultats. Nous travaillons avec les autres institutions. Léducation nest pas coûteuse si tout le monde sy met, pays, institutions internationales, et toute la population.
Africa N° 1 : Depuis la Conférence de Jomtien en 1990, les pays se sont fixés une priorité : léducation de base pour tous. Depuis, lenseignement secondaire et lenseignement supérieur ont été délaissés. Cela na-t-il pas eu des effets négatifs sur le secteur éducatif ?
P. Kipré : Il faut considérer le système éducatif dans son ensemble. Cependant, il faut se donner des priorités. Il nest pas évident quune recherche sur les Incas soit pertinente pour nos pays. Il appartient à la société dindiquer quelles sont les priorités. Comment allons-nous planifier lutilisation de nos ressources propres et les ressources supplémentaires que nous apportent les institutions de financement internationales ? Cest à la société de lindiquer.
Je voudrais revenir sur ce que M. Sarbib a appelé un certain «cynisme ». Si mes souvenirs sont exacts, dans les années 60, le Club de Rome avait recommandé que les pays développés contribuent à hauteur de 1% de leur PNB à laide au développement. Cette aide na jamais dépassé 0.8%. Il va sans dire quaujourdhui, alors que nous sommes dans une phase de récession mondiale, la tendance vis-à-vis de laide au développement est de dire « nous avons tous nos problèmes, les pays sous-développés, débrouillez-vous pour vous développer ». Cela doit être présent à la conscience des africains. Pour quils recherchent en eux-mêmes les ressources dont ils ont besoin et surtout la force de travailler.
A. Diallo Bah : La base du développement, cest léducation de base. Et une éducation de base soutenue dans les zones rurales. Qui soutient le développement du pays ? Ce sont surtout les femmes. Quatre-vingt pour cent des travaux agricoles sont faits par les femmes. Cette production serait meilleure si seulement elles avaient un minimum déducation de base.
Ceci dit, chaque pays doit avoir une politique éducative globale. En Guinée, lorsque nous avons développé léducation de base, nous avons aussi élaboré une politique pour lenseignement technique, la formation professionnelle et lenseignement supérieur.
J-L. Sarbib : Lexemple de la Guinée reflète bien lesprit de Jomtien. « Priorité à léducation de base » ne veut pas dire exclusivité. Il y a des ressources dont dispose lEtat qui doivent aller en priorité vers les femmes dans le monde rural parce que ce sont elles qui font avancer le pays. Le reste, il faut lutiliser de manière efficace avec notamment des aides extérieures pour la formation technique ou lenseignement supérieur.
Je souhaiterais citer lexemple des pays dAsie du Sud-Est où les ressources ont été utilisées au service de priorités très claires. Les indicateurs économiques de lAsie du Sud-Est au moment où a commencé son ascension, et ceux de lAfrique aujourdhui sont identiques. Sauf un : le taux dalphabétisation, qui, lui, était le double de celui de lAfrique aujourdhui. Par conséquent, il faut investir dans léducation et en particulier dans léducation de base car tout commence là.
Mais investir de manière prioritaire dans léducation de base ne veut pas dire investir uniquement dans léducation de base. Il sera difficile de convaincre les industriels dinvestir dans léducation du monde rural. Par contre, ils pourront être intéressés par le financement dun centre professionnel. Tout cela fait partie dune stratégie nationale.
Les industriels veulent tous un pays calme, avec une main doeuvre formée, en bonne santé, où ils pourront trouver une école de bonne qualité pour leurs enfants.
Africa N°1 : Dans nos pays africains, la tendance nest plus au recrutement. On utilise très souvent des vacataires qui reçoivent une formation très courte (3-4 mois) par rapport à celle que recevait dans le passé les instituteurs. Nest-on pas en train doffrir un enseignement au rabais ?
P. Kipré : Non. Le jeune recruté au niveau du B.E.P.C. qui suit une formation pédagogique accélérée de trois mois nest pas forcément moins performant que le jeune bachelier ou licencié. Linstituteur adjoint qui recevra une formation continue sur plusieurs années sera motivé et tirera le meilleur parti de son expérience en classe. Il ny a pas de formation au rabais dès lors que lenseignant suit une formation continue. Par contre, si vous recrutez un jeune licencié comme instituteur vous serez obligé de lui offrir un salaire plus élevé. Dans létat actuel de nos finances, nous devons mobiliser au mieux toutes nos ressources humaines en tenant compte de ce quil y a dans notre portefeuille.
Africa N° 1 : La Banque mondiale est accusée de limiter les quotas de recrutement au niveau des différents pays.
J-L. Sarbib : De la même manière quune famille ne peut pas dépenser plus quelle ne gagne, un pays ne peut pas dépenser plus que ses ressources ne lui permettent de faire. Dans beaucoup de pays, la masse salariale est exagérée. Si vous avez des instituteurs mais quil ny a pas de bancs ou de craies à lécole, cela ne sert à rien davoir des instituteurs. La Banque mondiale essaye daider les gouvernements à mieux cibler leurs dépenses publiques. Les ministres ont à gérer des situations qui sont extraordinairement complexes. Si vous dites « cest la Banque mondiale qui impose », vous vous cachez derrière la Banque mondiale et vous ne pouvez pas avoir un dialogue vrai et adulte avec vos populations.
Africa N°1 : Monsieur le ministre, vous vous cachez derrière la Banque mondiale ?
P. Kipré : Nous ne nous cachons pas derrière la Banque mondiale. Nous mettons en avant nos difficultés économiques et financières. Le budget du ministère de lEducation nationale de la Côte dIvoire est cette année de 197 milliards. Sur ces 197 milliards, 83% sont affectés aux salaires. Or je nai pas assez de craie dans les salles de classe. Voilà le problème très concret qui est posé.
Africa N°1 : Avez-vous foi en lavenir de léducation sur le continent africain ?
J-L. Sarbib : Absolument. Je pense que lAfrique est en marche. Je pense quelle va marcher de plus en plus vite. Mais pour que lAfrique marche, léducation doit être la priorité.
A. Bah Diallo : Léducation a dautant plus de raisons de marcher quelle est aujourdhui pilotée par les ministres africains de léducation. Ce sont les gouvernements africains qui doivent se prendre en charge en mobilisant les ressources humaines et financières nationales avant de tendre la main vers les institutions internationales. Je crois en lAfrique.
P. Kipré : Jai foi en notre capacité davoir
des systèmes éducatifs efficaces. Mais il y deux conditions.
La première est que tous les partenaires de lécole
comprennent que lorsque lécole fonctionne bien, tout
le monde y gagne. La deuxième est que nous nous orientions
définitivement vers la culture du travail. Prenons exemple
sur nos paysans pour que le produit que nous semons donne de bons
fruits.
Extraits de la table ronde organisée par
Africa N° 1
Dakar, octobre 1997