Repenser l'éducation au Burkina Faso
Pays de 274 000 km² et de plus de 9 millions
dhabitants situé au coeur de lAfrique de lOuest,
le Burkina Faso connaît un taux danalphabétisme
tellement élevé (80%) quil constitue un véritable
goulot détranglement de ses efforts de développement.
Le gouvernement, résolu à opérer une transformation
radicale de son système éducatif, mène depuis
plus de dix ans des efforts dalphabétisation fonctionnelle
car «savoir lire, écrire et calculer na de sens
que sils sont des outils dinformation, de communication,
de gestion et de promotion économique et sociale».
Parmi les pays dAfrique subsaharienne, le Burkina Faso est
lun des pays ayant les taux les plus faibles de scolarisation
et les plus forts danalphabétisme.(1) Le système
éducatif est constitué dune part, dune école
classique totalement inadaptée qui ne scolarise que 18% des
enfants en âge daller à lécole, et
dautre part, dun secteur non formel qui, malgré
des résultats probants, na pas encore acquis ses lettres
de noblesse.
Cette situation dramatique a conduit lEtat à repenser
lensemble du système éducatif de son pays, en
sengageant dans un processus radical de transformation de léducation
de base.
Un ministère de lEnseignement de base et de lAlphabétisation
En 1988, a été créé un ministère
de lEnseignement de base et de lAlphabétisation
(MEBAM) dont la mission est de mettre en place une éducation
de base qui aurait comme objectif de «dispenser à tout
burkinabé un minimum éducatif correspondant aux besoins
et aux potentialités du pays et censé former des individus
susceptibles de participer, de manière consciente et efficace,
à leur propre développement et à celui de la
communauté» (Séminaire de Koudougou, Burkina Faso,
1989). Un des objectifs visés par le MEBAM est une plus grande
intégration des systèmes éducatifs formels et
non formels. Ainsi, le nouveau concept déducation de
base sapplique à lenseignement donné dans
les écoles formelles qui doit subir une profonde transformation
mais aussi à lenseignement non formel tel celui
dispensé dans les centres déducation de base non
formels, ou encore par les programmes dalphabétisation
des adultes.
Les campagnes dalphabétisation des adultes
En ce qui concerne lalphabétisation des adultes, le
Burkina Faso mène depuis plus de dix ans des efforts qui ont
contribué à faire progresser les taux dalphabétisation
à 16% en 1990 et environ 20% en 1995.
Le gouvernement sest attaché à ce que, dès
le début, il sagisse dune alphabétisation
fonctionnelle. Ainsi les programmes sont-ils liés aux besoins
de tenue de comptabilité et de gestion des unités économiques
des villages, tels les banques de céréales, les moulins
à grains, ou les pharmacies villageoises. Les campagnes dalphabétisation
de masse, lancées en 1985 et dénommées «Commando»,
étaient extrêmement claires dans leur objectifs puisquil
sagissait pour les responsables de ces opérations de
«former à la gestion des responsables de groupements
villageois en sappuyant sur une alphabétisation sélective
et fonctionnelle».(2) Lobjectif final était donc
bien la formation en gestion, lalphabétisation nétant
ici considérée que comme une condition préalable,
indispensable certes, mais ne constituant pas une fin en soi. La finalité
fonctionnelle de lapprentissage était reprise dans le
slogan utilisé «Pas un néo-alphabète chômeur».
A partir de 1990, le Burkina Faso a adopté une nouvelle stratégie
appelée stratégie des Centres permanents dalphabétisation
et de formation (CPAF). Le rapprochement des centres dapprentissage
du domicile des apprenants a permis une réduction drastique
du coût de lalphabétisé (divisé par
5) sans pour autant nuire à lefficacité de lapprentissage.
Limpact socio-économique
Limpact socio-économique de lalphabétisation
sur la vie des néo-alphabétisés a été
mesurée par une étude réalisée en 1991
par lInstitut national dalphabétisation (INA).
Létude a constaté les faits suivants :
un tiers des interrogés assument des responsabilités
au sein des structures et unités de développement.
le rôle des néo-alphabètes est important au sein
de ces unités économiques : tenue des cahiers de gestion
dans les banques de céréales, les moulins, les pharmacies
villageoises, etc.
sur le plan social, les pratiques des néo-alphabètes
sont jugées positives par les enquêteurs même si
les personnes concernées nen ont pas toujours conscience.
on estime que lalphabétisation développe la réceptivité
aux messages telles les campagnes de sensibilisation utilisant les
mass média.
Un autre aspect positif doit être souligné : le développement
de lalphabétisation saccompagne dune promotion
des langues nationales. Commencée en 3 langues nationales en
1966 (mooré, jula, casena), lalphabétisation est
passée à 11 langues à lépoque des
campagnes «commando» en 1985. Aujourdhui, lalphabétisation
se fait dans 20 langues nationales.
Facteurs limitants
Malgré les progrès enregistrés, un certain nombre
dinsuffisances sont à signaler :
le manque de coordination des activités dalphabétisation
due à la multitude des intervenants, à linsuffisance
des moyens logistiques au niveau des services décentralisés,
et un nombre insuffisant de personnel qualifié dans la collecte
et lanalyse des données afin que les programmes soient
évalués de manière systématique.
une participation féminine entravée par le problème
des charges familiales (activités domestiques), des grossesses,
et la réticence de certains maris.
un nombre restreint de personnel formé et qualifié
pour les formations en post-alphabétisation.
le manque dintégration ou de passerelles entre les sous-systèmes
éducatifs formel et non formel malgré la création
du MEBAM.
Ces insuffisances ont amené le gouvernement à mettre
en place deux nouveaux projets : le projet de Centre déducation
de base non formelle (CEBNF) et lopération «Zanu».(3)
Les CENBF sadresseront plus particulièrement aux jeunes
de 9 à 15 qui sinscrivent de plus en plus dans les Centres
permanents dalphabétisation et de formation (CPAF) ans
pourtant conçus au départ pour des adultes de 15 à
50 ans. Les CEBNF se développeront aussi dans les localités
non desservies par lécole classique afin doffrir
aux enfants de 7 à 9 ans un cursus minimum de trois ans.
Lopération «Zanu», qui devrait toucher 8103
villages. Il sagit dun vaste programme danimation
communautaire qui vise le développement local par le biais
de lalphabétisation fonctionnelle. La présence
danimateurs communautaires de développement (ACD) est
un facteur original de la stratégie «Zanu». Responsable
pour la formation, lanimateur communautaire jouera aussi un
rôle de mobilisation, de coordination, en quelque sorte de «leader»
du développement. Il devra ajuster ses activités en
fonction des priorités de la communauté en matière
déducation de base et de développement et pourra
rendre compte à tout moment de létat de santé
éducatif, économique et social de lensemble de
la communauté à laquelle il appartient.
La réforme de léducation formelle
Au niveau de léducation formelle, la révision
en cours des programmes scolaires, la pratique du double flux et des
classes multigrades, la création des écoles satellites,
et lutilisation des langues nationales dans lenseignement,
devraient contribuer à améliorer la qualité et
la pertinence du système et à son expansion .
Ces innovations ont été entérinées et
encouragées par les Etats Généraux de lEducation
tenus à Ouagadougou du 5 au 10 septembre 1994. En outre, la
loi dorientation du système éducatif vient dêtre
votée à lAssemblée des Députés
le 9 mai 1996. Léducation non formelle et lécole
classique ne devraient pas, évoluer de façon séparée,
en signorant, voire en sexcluant, réciproquement.
Il faut désormais avoir une vision élargie de léducation
qui prenne en compte toutes les formes déducation, quelle
soit traditionnelle ou moderne, formelle, non formelle ou informelle,
religieuse ou coutumière. Il faut, au niveau de lEtat,
oeuvrer pour intégrer progressivement les différents
sous-systèmes éducatifs de base, et définir le
minimum éducatif qui constituera le «tronc commun»
à tout enseignement de base dispensé.
Cette éducation de base devra tirer les leçons des
expériences éducatives du pays tirées de léducation
traditionnelle ou pré-coloniale, de lécole formelle,
et de léducation non formelle et informelle. Elle devra
: combler les lacunes de léducation traditionnelle ;
intégrer les avantages de celle-ci ; corriger les erreurs et
insuffisances du système éducatif classique ; introduire
des innovations qui tiennent compte du niveau actuel de développement
de la société.
Lintroduction des langues africaines dans le dispositif éducatif
est lun des facteurs clés de la rénovation du
système éducatif formel. A cela il faut ajouter lintroduction
du travail productif qui contribuera à accroître la fonctionnalité
de lécole.
Offrir une éducation de base pour tous nest pas seulement
une question de justice. Cest aussi le seul moyen de sortir
du sous-développement. Savoir lire, écrire et calculer
par écrit ne nous intéresse que lorsquon en fait
des outils dinformation, de communication, de gestion et de
promotion économique et sociale. Lapprentissage doit
être immédiatement réinvesti dans les activités
professionnelles et la vie quotidienne de lapprenant. Alphabétisation
et post-alphabétisation sont indissociables car toutes les
activités dalphabétisation doivent sintégrer
au processus de développement.
Cet article s'inspire
dune communication donnée par Anatole Niameogo,
Directeur général de lINA,
Ministère de lEnseignement de base et de lAlphabétisation
du Burkina Faso
à la réunion dinformation et de concertation avec
les partenaires de développement tenue le 21 février
1995 à Ouagadougou.