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La mise en place de systèmes d’information statistique efficaces et durables en Afrique subsaharienne – les défis à relever


Interview avec Kjell Nyström,
Chef de la division de l’éducation
Agence suédoise pour le développement international (Asdi),
et Leader du GTSE
et Ko-Chih Tung,
Coordonnateur du programme SISED,
Division des statistiques de l’UNESCO

 

Les données que nous possédons ne sont pas celles que nous voulons, les données que nous souhaitons avoir ne sont pas celles dont nous avons besoin, les données dont nous avons besoin ne sont pas disponibles. Cette situation résume assez bien la situation en Afrique subsaharienne où peu de pays sont capables de mesurer les changements et les tendances en ce qui concerne l’accès à l’éducation, la couverure de l’éducation, l’efficacité des sytèmes et la qualité de l’éducation du fait de l’absence d’indicateurs de base. Dans l’interview qui suit, Kjell Nyström et Ko-Chih Tung donnent un aperçu des capacités existantes et des problèmes qui se posent lors de l’utilisation de statistiques dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Les défis que devront relever les pays afin que soient mis en place des systèmes d’information statistique efficaces et durables sont soulignés. Kjell Nyström, leader du groupe de travail sur les statistiques de l’éducation (GTSE) de l’ADEA, dirige la division de l’éducation de l’Agence suédoise pour le développement international (ASDI). Ko-Chih Tung, de la division des statistiques de l’UNESCO, est coordonnateur du programme SISED (Systèmes d’information statistique sur l’éducation) du GTSE.

Question : Quels sont les défis auxquels doivent faire face les pays d’Afrique subsaharienne en tentant de mettre en place des systèmes d’informations statistiques efficaces ?

Kjell Nyström : Dans une étude intitulée L’éducation en Afrique subsaharienne – Pour une stratégie d’ajustement, de revitalisation et d’expansion, publiée par la Banque mondiale en 1988, le manque de données statistiques et la faible capacité d’analyse étaient présentés comme de sérieux obstacles au développement de l’éducation en Afrique subsaharienne.

Voici les principaux défis que doivent relever les pays d’Afrique subsaharienne dans la mise en oeuvre d’un système d’information statistique : établir un système d’information statistique en éducation (SISE) efficace, élaborer un SISE qui réponde aux besoins des utilisateurs, former les gens pour qu’ils puissent gérer et utiliser efficacement le SISE ; et, le plus important, obtenir un engagement politique réel pour que des ressources soient consacrées au SISE et aux besoins de formation connexes. Ce dernier point a été sérieusement négligé dans la plupart des pays africains. La demande de données quantitatives n’a cessé d’augmenter, mais l’effort investi dans la capacité de gestion de l’information a stagné pour l’essentiel. Un écart de plus en plus grand s’est donc creusé entre l’offre et la demande d’information statistique.

Un effort considérable s’impose sur le plan de la formation. Il ne suffit pas de pouvoir produire des statistiques, il faut aussi pouvoir utiliser ces statistiques pour planifier, gérer et prendre des décisions. Il importe d’adopter des techniques de planification et des concepts et méthodes de gestion modernes.

Q. : Avez-vous observé une évolution au niveau de l’engagement politique des gouvernements ?

K. N. : Ces dernières années, on a pu observer une sensibilisation croissante des gouvernements et des organismes de développement à l’importance des SISE pour le développement de l’éducation. Du côté des pays africains, les décideurs reconnaissent de plus en plus que des services d’information statistique bien gérés et axés sur les besoins jouent un rôle essentiel pour assurer la formulation de politiques viables et des investissements efficients en éducation. Les processus de budgétisation en sont le reflet. Du côté des organismes de financement, certaines, dont la Banque mondiale, l’UNESCO et l’ASDI, appuient depuis longtemps la mise en place de systèmes d’information. Mais pour la plupart des organismes, on a observé un changement de cap durant les années 90. Aujourd’hui, ces organismes sont davantage intéressés à contribuer à la mise en place de SISE et les projets axés sur les SISE reçoivent un plus grand soutien financier.

Q. : Quels problèmes éprouvent les utilisateurs de statistiques dans les pays d’Afrique subsaharienne?

K. N. : De nombreux problèmes se posent. L’une des craintes les plus souvent exprimées dans les pays africains est que les rapports statistiques paraissent trop tard pour être utiles à la gestion de l’éducation. On ne peut prendre de décisions informées sur les questions d’actualité avec des données désuètes. Ainsi, en Zambie, les statistiques de 1983 sur l’éducation n’ont été publiées sous forme provisoire qu’en 1994. Depuis, ce pays a lancé un projet SISED et, en 1996, on a publié des statistiques pour 1994 et 1995.

Une autre plainte fréquemment entendue parmi les consommateurs a trait au contenu et à la portée des statistiques. Le peu d’utilité et le caractère incomplet des données sont souvent mentionnés. L’essentiel des données fournies par les unités de statistiques portent sur le nombre d’élèves, d’enseignants et d’écoles. Peu de données sont disponibles sur d’autres aspects. On ne publie que rarement des renseignements sur des aspects qui pourraient être fort utiles, comme la réussite scolaire, les installations d’enseignement, le matériel didactique ou l’alphabétisation des adultes. Il y a de nombreuses lacunes, même dans les statistiques générales sur l’enseignement primaire. Il n’y a pas de données sur les nouveaux inscrits ou les inscriptions selon l’âge, sur les diplômés, les échecs, les reprises, la fréquentation scolaire, le rendement des étudiants et divers autres indicateurs de l’éducation. C’est pourtant le genre de données requises pour évaluer la performance et l’efficience du système d’enseignement en regard des objectifs énoncés. Des données financières de base, par exemple sur les dépenses des écoles, les contributions de la collectivité et les ressources privées font souvent défaut.

Un autre problème est celui des données manquantes – non recueillies, fournies en retard ou non accessibles pour diverses autres raisons. En outre, les données disponibles ne sont pas toujours fiables ou précises, même après avoir été publiées. Ce sont des réalités avec lesquelles doivent composer les planificateurs et les décideurs des pays d’Afrique subsaharienne.

Q. : Que reste-t-il à faire pour que les planificateurs, les gestionnaires et les décideurs du domaine de l’éducation aient accès à une information appropriée, fiable et d’actualité ?

K.-C. T. : Trois aspects doivent recevoir une attention prioritaire : (i) les utilisateurs d’information doivent collaborer étroitement avec les producteurs d’information pour déterminer le contenu et la forme de leurs besoins d’information ; (ii) un cadre analytique doit être élaboré aux fins de la planification, de la gestion et de la prise de décision pour que les données soient transformées en informations pertinentes. Les utilisateurs doivent préciser le genre d’analyse requis. Les planificateurs doivent savoir quels sont les objectifs visés dans le cadre des politiques ; et, (iii) les planificateurs, les gestionnaires et les décideurs doivent se familiariser avec les techniques de planification et les concepts et méthodes de gestion modernes.

Q. : Comment les pays tentent-ils de répondre au besoin d’établir un lien entre les producteurs et les utilisateurs de statistiques ?

K.-C. T. : C’est là une question très importante, qui est à la base même de l’élaboration d’un SISE efficace. Dans la plupart des pays, les statistiques disponibles ne permettent pas de répondre adéquatement aux besoins des planificateurs, des gestionnaires et des décideurs. L’écart entre l’offre et la demande révèle un manque de communication entre les consommateurs et les producteurs sur leurs besoins réciproques.

Les pays participant au programme SISED ont mis en place un cadre de collaboration entre consommateurs et producteurs d’information au niveau des politiques et au niveau technique. Au niveau des politiques, il y a un Comité consultatif national constitué de représentants des ministères et organismes consommateurs et producteurs. Ce comité sert de tribune permanente où les consommateurs peuvent exprimer leurs points de vue et communiquer leurs besoins aux producteurs. Au niveau technique, l’équipe chargée de la mise en oeuvre du programme SISED – regroupant des spécialistes de divers domaines et des experts techniques du ministère, des établissements de formation des maîtres, des universités, des collèges techniques, etc. – a la responsabilité de résoudre les problèmes et de mettre en oeuvre des solutions.

Q. : Dans quelle mesure l’ordinateur et la technologie informatique a-t-elle pénétré le domaine de la production des statistiques en Afrique subsaharienne ?

K.-C. T. : De nombreux services de statistiques sont dotés d’ordinateurs en Afrique. Mais dans la plupart des pays, on n’a pas encore maîtrisé pleinement l’application de l’informatique aux services d’information statistique. Cela est principalement attribuable à des contraintes financières, à l’absence de personnel qualifié possédant le savoir-faire requis et à un manque de matériel et de logiciels appropriés.

De nombreux ministères ont été équipés grâce à l’aide étrangère et ont bénéficié de la collaboration de spécialistes étrangers. Une fois épuisés les fonds prévus pour ces projets, l’aide technique a disparu et le stock d’ordinateurs n’a pas été renouvelé. Le matériel est donc désuet dans bien des cas. Cela soulève un double problème : les pièces détachées ne sont plus disponibles, de sorte que les machines ne peuvent être réparées ; et ces appareils usagés ne peuvent exécuter convenablement des tâches plus exigeantes ou utiliser les nouveaux logiciels. Il y a aussi une sérieuse pénurie de personnel technique et d’entretien dans la plupart des pays de l’Afrique subsaharienne.

Pour toutes ces raisons, la stratégie du programme SISED a consisté à réduire la dépendance des pays participants envers les logiciels qui demandent beaucoup de formation.

Q. : Quels défis pose la décentralisation pour les systèmes d’information statistique sur l’éducation ?

K.-C. T. : De nombreux pays d’Afrique décentralisent les fonctions gouvernementales au niveau des provinces, des cantons ou des districts. Les administrations locales jouent un plus grand rôle et se retrouvent avec de plus grandes responsabilités. La décentralisation du soutien de l’information aux fins de la gestion et de la prise de décision est donc devenue une nécessité.

Dans certains pays, le ministère vient en aide aux entités décentralisées pour qu’elles puissent assumer leurs responsabilités administratives. Ainsi, en Éthiopie, la décentralisation va jusqu’au niveau de l’école. Des méthodologies sont en voie d’élaboration pour permettre aux écoles de concevoir leurs propres registres et de produire elles-mêmes des profils statistiques et des indicateurs de rendement. Un module SISED est aussi en voie d’élaboration pour les principaux et les administrateurs d’école ; il est axé sur l’utilisation de l’information statistique au niveau de l’école pour la planification et la gestion.

La formation demeure un redoutable défi à relever. On devrait insister davantage sur l’importance de maintenir des systèmes d’information statistique efficaces. Les enseignants doivent être systématiquement sensibilisés aux questions qui concernent les SISE. La décentralisation doit aller au-delà de la question de l’accès à l’information. Enfin, il y a aussi de grands besoins à combler du côté du renforcement de la capacité de planification, d’analyse et de prise de décision au niveau local.




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modifiée : le 15 mars 2001