La réforme de l'enseignement supérieur en Afrique du Sud
En 1997, la promulgation de la nouvelle Loi sur l'enseignement supérieur par le Parlement sud-africain et sa proclamation par le président Nelson Mandela, le 26 novembre 1997, furent le point culminant d'un processus qui avait débuté en janvier 1995. Le Président avait alors nommé la Commission nationale sur l'enseignement supérieur (National Commission on Higher Education - NCHE) qui devait proposer au nouveau gouvernement un cadre politique pour une réforme fondamentale du secteur de l'enseignement supérieur en Afrique du Sud. Les établissements d'enseignement supérieur comprennent les universités, les écoles normales, d'agronomie et d'infirmiers, et les collèges techniques.
Avant sa réforme, le secteur était un système divisé selon la race. Distorsions et inégalités flagrantes existaient, notamment dans la distribution des ressources aux établissements et les installations et les capacités des institutions - selon qu'elles étaient historiquement noires ou historiquement blanches. La population estudiantine était répartie injustement et seule une poignée d'étudiants noirs avait accès aux disciplines scientifiques, aux études d'ingénieur et à la technologie. Les universités étaient gérées de manière fragmentaire et inefficace.
Toutefois, malgré les conséquences négatives de l'héritage de l'apartheid, le système dans son ensemble est le plus développé d'Afrique, et jouit de ressources substantielles. Certains établissements ont développé des capacités de recherche et d'enseignement compétitives sur le plan international. Il fallait maintenir ces précieuses réalisations et caractéristiques ; mais il fallait aussi mettre fin aux distorsions, déséquilibres et injustices du système afin de relever les défis d'une société démocratique non raciste.
Un processus de participation et d'interaction
Le mode de fonctionnement de la Commission (NCHE) fut une caractéristique remarquable du processus de réforme. Dans l'histoire de l'enseignement supérieur en Afrique, les rapports les plus marquants ont été tout au plus le résultat des opinions informées de leurs auteurs. Par contraste, la Commission sud-africaine choisit un mode de fonctionnement interactif qui visait la participation des parties prenantes de l'enseignement supérieur au processus de formulation des nouvelles politiques nationales. Elle confia sa t&Mac226;che centrale à cinq groupes opérationnels qui analysèrent les questions suivantes : la situation existante ; les besoins et priorités futurs ; la gouvernance ; le financement ; le cadre institutionnel et les compétences. Les groupes opérationnels étaient appuyés par de nombreux comités techniques et groupes de travail qui se sont penchés sur des domaines spécifiques du mandat de la Commission. Dans les secteurs pertinents, des recherches furent commandées et des consultants furent appelés pour participer aux séminaires et ateliers. En tout, quelque 100 chercheurs nationaux et étrangers participèrent aux travaux des groupes opérationnels, aux comités techniques et aux groupes de travail. En outre, les parties prenantes soumirent 123 présentations ; la Commission tint des audiences publiques et visita un large éventail d'établissements.
Par la suite, les cinq groupes opérationnels préparèrent des rapports sectoriels qui furent synthétisés dans un document de discussion intitulé " Un cadre de réforme " (A Framewotk for Transformation), publié en avril 1996. Largement diffusé, le document suscita de vifs débats parmi les parties prenantes lors des ateliers locaux, régionaux et nationaux et lors des réunions de groupes d'intérêt dans tout le pays. Afin de tenir compte de l'évolution du domaine sur le plan international, la Commission organisa également un séminaire sur le document de discussion à Salzbourg en Autriche. Débats et consultations portèrent principalement sur les objectifs de l'enseignement supérieur ; les niveaux d'inscription et la capacité ; la gouvernance ; le financement et autres questions financières ; la position et le rôle des établissements d'enseignement supérieur, y compris ceux des collèges et des établissements non universitaires ; la prestation privée de l'enseignement supérieur ; l'éducation à distance ; la qualité ; la recherche et l'enseignement de 3e cycle ; le redressement du système, etc. Suite aux débats et consultations, un rapport final fut rédigé. Terminé en ao&Mac251;t 1996, il fut largement diffusé.
Un Livre vert sur la réponse préliminaire du gouvernement, publié en décembre 1996, suscita d'autres débats et consultations publics qui furent pris en compte dans le Livre blanc sur la réforme de l'enseignement supérieur et la loi sur l'enseignement supérieur de 1997.
Les recommandations de la Commission
La Commission a souligné la nécessité :
- d'élargir l'accès et d'augmenter les inscriptions des étudiants afin d'obtenir une meilleure répartition des classes et des groupes sociaux, y compris les apprenants adultes. Cette recommandation clé est au centre du cadre qui sous-tend la réforme de l'enseignement supérieur en Afrique du Sud.
- de mieux tenir compte des intérêts et des besoins de la société.
- d'accroître la coopération et le partenariat dans les structures de gouvernance tant au niveau systémique qu'institutionnel.
La commission recommanda aussi :
- de concevoir, planifier, gérer et financer l'enseignement supérieur comme un seul système coordonné comprenant les universités, les écoles d'enseignement supérieur et les collèges techniques. Ceci n'empêchant pas la différenciation fonctionnelle au sein d'un seul système coordonné.
- d'harmoniser les compétences de l'enseignement supérieur et celles du cadre de qualification national (National Qualification Framework) ; de mettre sur pied des réseaux adéquats et des points d'entrée et de sortie souples pour faciliter la mobilité horizontale et verticale.
- d'établir un cadre stratégique de financement public qui tienne compte du nombre d'étudiants et des niveaux d'étude dans les différents domaines, et qui vise les besoins spéciaux des établissements (équité, redressement, infrastructure de recherche, etc.).
- d'établir un comité de la qualité de l'enseignement supérieur chargé de l'accréditation des programmes, de l'audit des institutions et de la promotion de la qualité.
- d'encourager et d'accorder une plus grande priorité à l'éducation à distance.
Le Livre blanc du gouvernement et la nouvelle Loi sur l'enseignement supérieur reflètent ces recommandations.
Une nouvelle vision de l'enseignement supérieur en Afrique du Sud
Le Livre blanc reconnaît le rôle important joué par la prestation privée dans l'élargissement de l'accès à l'enseignement supérieur. La Loi sur l'enseignement supérieur établit donc un cadre réglementaire pour l'enregistrement d'établissements privés ayant les ressources et l'infrastructure nécessaires pour offrir et maintenir un enseignant supérieur de qualité. En ce qui concerne la recherche, le système d'enseignement supérieur doit avoir comme fonctions centrales la production, l'avancement et la diffusion des connaissances, ainsi que le développement de ressources humaines de haut niveau.
En ce qui a trait à la gouvernance du système, le Livre blanc encourage le renforcement de la direction de l'enseignement supérieur au ministère de l'Education. En outre, la loi établit le Conseil de l'enseignement supérieur à titre de principale entité statutaire chargée d'offrir des conseils stratégiques indépendants au ministre de l'Education et d'assurer et de promouvoir la qualité dans le secteur de l'enseignement supérieur. La Loi sur l'enseignement supérieur stipule également la composition et le mode de fonctionnement du Conseil conformément au principe de gouvernance coopérative, ce qui assure l'autonomie institutionnelle et la liberté de l'enseignement tout en garantissant l'imputabilité ainsi que la participation des parties prenantes à la gouvernance des institutions.
En résumé, le Livre blanc présente une nouvelle vision de l'enseignement supérieur en Afrique du Sud dont les buts sont :
- satisfaire les besoins et les aspirations des individus en matière de formation par le développement de leurs aptitudes et compétences intellectuelles tout au long de leur vie, et les former pour faire le meilleur usage de leurs talents et des possibilités que leur offre la société ;
- promouvoir un accès équitable et l'égalité des chances de réussite à tous ceux et celles qui cherchent à s'épanouir et à exploiter leur capacités gr&Mac226;ce à l'enseignement supérieur ;
- satisfaire, au moyen de programmes de recherche, d'apprentissage et d'enseignement coordonnés et bien planifiés, les besoins de développement national, notamment les besoins en matière de main-d'úuvre qualifiée qu'exige la croissance de l'économie dans un contexte de mondialisation ;
- appuyer l'éthique démocratique et la culture des droits de la personne par des programmes et des pratiques éducatives qui encouragent le discours critique, la pensée créatrice et la tolérance culturelle ;
- contribuer à l'avancement de toutes les formes de savoir et d'érudition et, en particulier, aborder les divers problèmes et besoins des contextes locaux, africain et sud-africain, et maintenir des normes rigoureuses de qualité universitaire.
Les enseignements
Ce qu'il faut retenir de cette expérience tient au processus qui a mené à la création d'un cadre équilibré pour l'enseignement supérieur. Ce cadre vise à répondre aux besoins multiples d'une population diverse qui aspire à intégrer rapidement le système concurrentiel mondial. La population donne le sentiment d'avoir forgé elle-même sa propre politique nationale ; le milieu universitaire ayant joué un rôle capital dans cette entreprise. Cette situation contraste fortement avec les expériences plus courantes où les intervenants extérieurs ont joué un rôle majeur dans la conception de l'enseignement supérieur dont a besoin un pays.
La mise en úuvre effective de ces politiques, voilà aujourd'hui le défi .
1. Le professeur Donald Ekong a été secrétaire général de l'Association des universités africaines. Il a récemment terminé un mandat de deux ans à titre de chercheur en résidence à la Fondation Ford de Johannesburg en Afrique du Sud.