Langues d'instruction et politiques linguistiques - synthèse de recherches
En préparation du séminaire panafricain sur les « problèmes et perspectives de lutilisation des langues africaines dans les systèmes éducatifs » (Accra, 26 - 30 août 1996), le groupe de travail sur la recherche en éducation et lanalyse des politiques avait commandité trois études, rédigées par des universitaires africains. Ces études sont à lorigine dun des documents de référence distribué à Accra intitulé «Synthèse détudes relatives aux langues dinstruction et leurs implications pour les politiques déducation en Afrique», dont nous donnons un aperçu dans cet article.
Le document « Synthèse détudes relatives aux langues dinstruction et leurs implications pour les politiques déducation en Afrique » traite des politiques linguistiques concernant les langues dinstruction à la lumière des expériences de six pays africains (lAfrique du Sud, le Botswana, le Kenya, le Mali, le Nigéria et la Tanzanie) et dautres parties du monde.
La première partie présente le contexte socio-linguistique complexe dont doivent tenir compte la plupart des pays africains. Le document évoque aussi les autres aspects dordre idéologique, éducatif et économique qui ont entretenu la polémique sur les langues nationales et compliqué la tâche des décideurs.
Dans la deuxième partie sont présentés : (i) létat de la recherche sur la question des langues dinstruction et la corrélation entre langue dinstruction et résultats scolaires ; et (ii) une analyse approfondie des politiques adoptées par les six pays africains étudiés et de leurs expériences de mise en oeuvre. Langues dinstruction et résultats scolaires - létat de la recherche
Les linguistes et psycho-pédagogues saccordent aujourdhui sur le fait que lutilisation de la langue maternelle comme langue dinstruction dans les premières années dapprentissage comporte des avantages certains, particulièrement au niveau du développement des facultés cognitives. Par contre, lorsque la langue dinstruction utilisée en classe est différente de celle déjà parlée par lenfant, il en résulte des difficultés pédagogiques et cognitives démontrées.
Recherches menées en Afrique
Parmi les expériences les plus concluantes menées en Afrique pour appuyer cette thèse, on peut citer le projet expérimental lancé en 1970 dans la région dIfe au Nigéria(1). Le projet pilote visait à tester lutilisation des langues maternelles comme langues dinstruction pendant les six années de lenseignement primaire. Malgré des à priori défavorables, les résultats de lévaluation des écoles pilotes et leur comparaison avec les autres écoles nigérianes ont été très positives. Les élèves du projet Ife ont obtenus des résultats supérieurs à ceux de leurs homologues des écoles classiques notamment sur les plans scolaire, et cognitif. De plus, les élèves ayant reçu, pendant les six années du cycle primaire, une instruction en yoruba ne présentaient pas moins daptitudes en anglais que les élèves ayant reçu une instruction en anglais pendant les trois dernières années de lenseignement primaire. Selon létude les avantages de linstruction en langue maternelle ne se limitent pas aux résultats scolaires mais sont aussi dordre culturel, affectif, cognitif, et socio-psychologique.
Au Mali, une tentative analogue dévaluation des acquis cognitifs des élèves décoles expérimentales utilisant des langues maternelles a été menée en 1985. Létude a porté sur 154 élèves issus décoles expérimentales et sur 340 élèves venant décoles francophones de même niveau (cours préparatoire), sur 6 ans. Quarante-huit pour cent de la cohorte des élèves des écoles expérimentales sont parvenus à la fin du cycle sans redoubler, contre 7% seulement des élèves des écoles francophones. Même si dautres facteurs ont pu contribuer aux résultats favorables enregistrés, cette étude montre que lutilisation des langues maternelles est un des éléments importants de réussite scolaire.
En Afrique du Sud(2), un programme bilingue de transition le projet Threshold a été étudié en 1990. Le programme bilingue prévoyait le remplacement de la langue maternelle comme langue dinstruction par langlais dès la troisième année de lenseignement primaire. La principale conclusion de létude a été que les programmes bilingues dans lesquels une langue autre que la langue maternelle est utilisée avant que lenfant nait atteint un certain âge ou un certain « niveau de facultés cognitives » se soldent par un échec.
En Tanzanie,(3) des travaux de recherche portant sur le cycle secondaire témoignent de la supériorité de lenseignement en swahili par rapport à langlais au niveau du développement des fonctions cognitives. Ils révèlent, entre autres, que lorsquune question est posée en anglais, les réponses des élèves dénotent un défaut de compréhension et/ou linaptitude à répondre en anglais. Lorsque la même question est posée en swahili, les réponses sont pertinentes et clairement exprimées.
Expériences aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne
La question du choix de la langue dinstruction ne sest pas uniquement posée en Afrique. Des leçons précieuses peuvent être tirées de lexpérience dautres pays même si les contextes (et par conséquent le degré de motivation des élèves) sont différents.
La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont connu larrivée massive dimmigrants venant du monde entier. Avec limmigration, sest posé le problème de lintégration culturelle et linguistique de groupes ethniques divers dans le tissu social.
Dans un premier temps, aussi bien la Grande-Bretagne que les Etats-Unis ont adopté le principe de lapprentissage de la langue par immersion totale afin de faciliter lintégration des enfants dimmigrés. Cependant, vers les années 1980, les lacunes de la théorie de limmersion sont devenues évidentes et le retard scolaire des enfants des immigrés est devenu un sujet de préoccupation.(3)
De 1978 à 1981, luniversité de Bradford en Grande-Bretagne a observé les effets dun programme annuel bilingue sur des enfants de cinq ans parlant le pendjabi (langue indienne). Un groupe témoin qui nutilisait que langlais a obtenu des résultats nettement inférieurs à ceux des enfants dont le programme était dispensé en partie en anglais, et en partie en pendjabi. Le même constat a été fait avec des enfants parlant litalien(4). Les linguistes ont démontré que langue et pensée sont inextricablement imbriquées et que les enfants ont besoin, pour le développement de leurs aptitudes cognitives, dune langue autour de laquelle organiser et développer leur pensée(5).
Aux Etats-Unis, le Centre de luniversité de Californie pour léducation et la recherche concernant les minorités a mené lune des études longitudinales les plus complètes réalisées à ce jour (1981-91) sur les programmes déducation bilingue.
Létude a porté sur un échantillon délèves hispanophones provenant de 51 écoles réparties dans cinq états et sest intéressée à trois catégories de programmes : immersion en anglais (pratiquement tout lenseignement était dispensé en anglais) ; programme bilingue de cycle court (linstruction dans la langue maternelle, limitée à moins de 40 minutes par jour, était dispensée sur deux ou trois ans au maximum) ; programme bilingue de cycle long (linstruction dans la langue du foyer représentait 40 à 50% de lhoraire journalier, jusquà la quatrième année du cycle). Les conclusions de létude ont été les suivantes :
La langue maternelle est la langue dapprentissage la plus efficace.
Le passage rapide à des programmes dispensés exclusivement dans la deuxième langue ne parvient pas à développer de manière satisfaisante les aptitudes linguistiques et cognitives des élèves.
Lacquisition efficace de la deuxième langue peut être obtenue en consacrant la moitié de lhoraire scolaire à des cours dispensés dans cettelangue.
Un programme bilingue/multilingue intégré dans le curriculum, donne les meilleurs résultats(5).
Il est difficile dapprécier à juste titre le poids relatif de linstruction dans la langue maternelle en tant que facteur déterminant de réussite scolaire. En effet, dautres éléments sont importants tels que la qualité des enseignants et des matériels éducatifs, le curriculum, et la méthodologie denseignement utilisée. Cependant, de nombreux travaux de recherche conduits de par le monde confirment quil est nettement préférable du point de vue pédagogique de choisir comme langue dinstruction la langue maternelle, toutes choses étant égales par ailleurs. Si ce « principe » est maintenant reconnu par un nombre croissant de décideurs, les facteurs prohibitifs (diversité linguistique, problèmes techniques, coûts) et la question de la mise en oeuvre demeurent.
Affiche pour la promotion de lutilisation des langues locales comme langues dinstruction.
Analyse des politiques menées dans six pays africains
Lanalyse des politiques de langues dinstruction fait référence à six pays africains (lAfrique du Sud, le Botswana, le Kenya, le Mali, le Nigéria et la Tanzanie). Les différents contextes éducatif, linguistique et politique ainsi que les choix linguistiques des différents pays sont présentés.
Facteurs déterminants dans la réussite de la mise en oeuvre des politiques
Au niveau de la mise en oeuvre des politiques, les études ont permis de dégager deux facteurs primordiaux qui détermineront la réussite de la mise en oeuvre des politiques linguistiques : la nécessité de fixer des objectifs clairs et la création dun environnement propice à la mise en oeuvre.
La nécessité de fixer des objectifs clairs
Les différentes fonctions que doivent remplir la langue choisie (ou des langues choisies) doivent être clairement formulées.
De plus, une bonne diffusion des objectifs recherchés est utile ainsi que des directives précises indiquant quand, comment et par qui les décisions politiques doivent être appliquées.
La création dun environnement propice le rôle de la planification linguistique
Les activités de mise en oeuvre doivent être rigoureusement planifiées. La planification linguistique recouvre deux catégories dactivités:
-- des activités visant à définir les fonctions quune langue (ou des langues) doit (doivent) remplir dans le pays ; et
-- des activités visant à modifier la langue (structure, orthographe, vocabulaire, etc.) pour quelle réponde aux exigences des fonctions qui lui sont assignées.
La deuxième catégorie dactivités constitue un déterminant essentiel du succès de la politique linguistique. Les cas du Kenya et de la Tanzanie illustrent bien ce point. En Tanzanie, la politique concernant le swahili a été mise en oeuvre par une multitude dorganismes responsables de fonctions bien précises.(7)
Au Kenya(8) , en revanche, cette rigueur au niveau de la mobilisation et de la planification a fait défaut.
« Laménagement » insuffisant a abouti à léchec de la politique dite « de la zone linguistique » de 1976, de facto remplacée par celle formulée en 1964 par une commission officielle. Langlais est utilisé de plus en plus comme langue dinstruction dans lensemble du système éducatif. Le swahili est enseigné comme matière obligatoire mais la promotion des langues vernaculaires comme langues dinstruction a perdu du terrain.(7)
La création dorganismes dexécution doit aller de pair avec lémergence dindustries du livre. Au Mali, par exemple, la publication assistée par ordinateur a facilité la production dun matériel didactique local accessible à tous.(9)
prévoir les problèmes techniques
Les problèmes techniques les plus couramment identifiés dans la mise en oeuvre des politiques sont linadéquation du lexique technique de la langue dinstruction, la complexité de la structure syntaxique des manuels, la qualité douteuse et le manque de pertinence des manuels scolaires, et lobsolescence des méthodes denseignement.
Lélaboration dobjectifs clairs et une bonne planification linguistique éviteront des problèmes tels quune interprétation laxiste des politiques ou le rejet de la langue dinstruction choisie.
Extraits du document de travail
distribué lors du séminaire
panafricain sur les « problèmes et perspectives de lutilisation des langues africaines dans les systèmes éducatifs » (Accra, 26 - 30 août 1996) intitulé
« Synthèse détudes relatives aux langues dinstruction et leurs implications pour les politiques déducation en Afrique »
par Okoth Okombo et Casimir M. Rubgumya
(1) Akinnaso, F.N. (1993). « Policy and Experiment in Mother-Tongue Literacy in Nigeria ». International Review of Education, Vol. 39 No. 4.
(2) Luckett, Kathy (1994). « National Additive Bilingualism: Towards a Language Plan for South African Education ». In Southern African Journal of Applied Language Studies, Vol.2, No.1.
(3) Mlama, P. & Materu, M. (1978). Haja ya kutumia Kiswahili kama Lugha ya Kufundishia katika Elimuya Juu. Dar es Salaam: BAKITA.
(4) Klein, Gillian (1994) « The Need to Maintain Mother Tongues ». In Die Suid-Afrikaan; Special Issue on Education, 1994.
(5) Cummins,James (1979b). « Cognitive/Academic Language Proficiency, Linguistic Interdependence, the Optimal Age Question and Some Other Matters ». In Working Papers in Bilingualism, No. 19.
(6) Ramirez, David. 1994. « Recipe For Success». In Bua! Vol.9 No.3.
(7) Bamgbose, Ayo (1991). Language and the Nation: the language question in sub-Saharan Africa. International African Institute. Edinburgh University Press.
(8) Okombo, Okoth D.(1996).What Research Tells Us About Language of Instruction in Kenya. A preliminary Report Submitted to International Development Research Centre, Nairobi.
(9) Hutchison, J. (1995). The Politics of Educational Publishing in Francophone Africa: 1944-94.