Politique et planification linguistiques au Sénégal Entrevue avec M. Mamadou Ndoye, ministre délégué chargé de lEducation de base et des Langues nationales du Sénégal
Politique et planification linguistiques au Sénégal
Entrevue avec M. Mamadou Ndoye, ministre délégué chargé de lEducation de base et des Langues nationales du Sénégal
Question : Monsieur le ministre, dans le cadre dun numéro de la lettre dinformation de lADEA consacré aux langues nationales, il nous a semblé particulièrement intéressant de recueillir vos propos puisquil existe, au Sénégal, un ministère qui se consacre tout particulièrement à la question, le ministère de lEnseignement de base et des Langues nationales. Quand ce ministère a-t-il été créé, quels sont son mandat et sa raison dêtre?
Le ministère de lEducation de base et des Langues nationales a été créé en 1991. Lors de sa création, il sagissait de donner une impulsion au secteur de lalphabétisation qui apparaissait comme le parent pauvre du système éducatif. En effet, léducation non formelle était restée une préoccupation très «secondaire» pour les autorités de lEtat. Le président de la République a eu lidée de créer ce département ministériel pour que lon accorde une attention particulière à léducation non formelle et à lalphabétisation.
Une autre volonté se dessinait aussi à travers cela. Depuis les Etats généraux de 1981, lune des principales orientations de la réforme de léducation était axée sur lintroduction des langues nationales dans le système éducatif. Or, entre 1981 et 1991, cette question navait guère avancée. Dix ans plus tard, le président estimait quil était temps que lon progresse sur la question de la promotion des langues nationales et notamment lutilisation des langues nationales dans les systèmes éducatifs.
Cette volonté est à lorigine de la création au sein du ministère dun département de lalphabétisation et de la promotion des langues nationales. Par promotion des langues nationales on entend mettre en place des mesures de type juridique pour codifier la transcription des langues nationales mais également donner une impulsion à la planification de lintroduction des langues nationales cest-à-dire promouvoir la recherche linguistique, développer des dictionnaires et des grammaires relatifs à ces langues, assurer la formation des formateurs, élaborer les curricula pour la didactique de ces langues et développer le matériel éducatif nécessaire à leur enseignement. Ce sont tous ces éléments que nous avons cherché à promouvoir à travers la création du ministère de lEducation de base et des Langues nationales.
Vous avez soulevé le problème de la transcription des langues qui représente un travail denvergure.
Au Sénégal, les langues nationales et vernaculaires ont-elles été transcrites ?
La transcription de certaines langues est ancienne mais la codification de ces langues nest intervenue quà partir de 1974. A lheure actuelle, les six langues « nationales » le wolof, le sérère, le mandingue, le pulaar, le diola et le soninké ont une codification stabilisée. Pour pratiquement toutes les autres langues, il y a un travail de recherche qui est en cours et lon tend vers une transcription stable de ces langues.
Selon Louis-Jean Calvet(1), professeur à la Sorbonne, « les langues ne se décrètent pas, elles sont le produit de lhistoire, de la pratique des locuteurs elles évoluent sous la pression des facteurs historiques et sociaux ». Peut-on planifier les langues? Est-il souhaitable dintervenir sur les processus de maturation des langues par le biais de la planification ?
Si lon replace la citation dans son contexte, cela signifie quil y a des arbitrages à faire quun décret ne peut pas résoudre en matière de langues. Le problème sest posé au Sénégal.
On a dit : « Pour lunité nationale, il faudrait une langue dunification des Sénégalais ». Mais quelle langue choisir? Il est évident que si le gouvernement décide de choisir une langue plutôt quune autre, cela ne veut pas dire que le processus social tel quil se passe sur le terrain va obéir au décret tel quil est posé. Il y a une dynamique propre aux langues. De nombreux facteurs interviennent tels que le commerce, les migrations, des facteurs historiques et sociaux, qui font quune langue se diffuse plus quune autre. Si un gouvernement décide arbitrairement que cest telle langue qui doit être la langue dunification nationale au lieu de constater les processus tels quils se déroulent alors il fait fausse route.
En quoi la politique linguistique consiste-t-elle ? Au Sénégal, comme dans beaucoup de pays africains, la langue officielle en loccurrence le français est une « langue importée ». La question est de savoir si les langues nationales qui sont parlées par les populations ont une place ou non dans la vie officielle. Est-ce quil serait possible, aujourdhui, dans le gouvernement, dans les administrations, à la poste, dans les banques, dutiliser les langues nationales ou pas ? Si cest le cas, il y a là une décision politique à prendre. Il sagit de restituer aux langues nationales leur place légitime dans les structures de lEtat et de ladministration, dans le système éducatif et de formation, et dans la vie publique. Cest dans ce cadre quinterviennent la politique et la planification linguistiques.
En outre, il est clair que le passage de loral à lécrit nest pas un processus spontané. Il a fallu quil y ait des recherches, que lon décide de transcrire ces langues qui nétaient que des langues parlées. Le passage à lécrit permet la stabilisation de la transcription et la réduction des spécificités dialectales. Les langues orales ne permettent pas la standardisation car chaque groupe dans sa localité se lapproprie avec ses intonations particulières, avec son expérience, etc...
Quelle est le rôle de léducation dans la promotion des langues nationales ?
Il faut à la fois une politique linguistique, une politique culturelle et une politique éducative pour promouvoir les langues nationales.
Politique linguistique parce quil faut une volonté politique de promotion des langues nationales. Planification linguistique car il est nécessaire de mettre en place des structures chargées notamment de la standardisation et de lenrichissement des langues nationales. Il y a tout un processus denrichissement conceptuel de la langue quil faut encourager. La colonisation a opéré un processus de substitution linguistique affectant un statut hégémonique à la langue de lancienne métropole au détriment des langues nationales. Celles-ci, exclues pour lessentiel de la vie officielle, de lenseignement et du secteur structuré des activités nationales, nont donc pas pas pu senrichir du dynamisme de la modernisation et des effets structurants dun déploiement significatif dans le champ de lécrit. Il en a découlé un étouffement et un affaiblissement du potentiel de conception, délaboration et de communication écrite dans les langues nationales africaines. Il convient de le reconnaître pour pouvoir entreprendre un travail conséquent de dépassement. Ainsi, dans les secteurs scientifique et technique, il est souhaitable que ces langues senrichissent du point de vue conceptuel pour devenir des langues de savoir et de transmission du savoir moderne. Il y a là un travail linguistique important à faire.
Du point de vue de la politique culturelle, il est important que la promotion des langues nationales saccompagne dune renaissance culturelle de la communauté linguistique. Une langue nest pas simplement un instrument de communication, mais aussi une culture. Il y a dans lhistoire et létymologie tout ce qui renvoie à lhistoire particulière dun groupe et tout ce qui fait sa richesse quil faudrait exhumer pour accompagner la promotion des langues nationales. Le patrimoine traditionnel est riche en littérature populaire contes, épopées, chroniques historiques, fables, comptines, proverbes, chants, poèmes, littérature liturgique etc... englobant art, philosophie, histoire , religion... que nous sommes peut-être aujourdhui en train de perdre. Mais si les néo-alphabètes arrivent eux-même à produire des manuscrits, ces pratiques sociales de référence, ces contes et ces légendes, tout ce quils connaissent et quils maîtrisent bien pourra être conservé les bibliothèques ne brûleront plus avec la mort des vieillards. Ceci permettra à la promotion des langues nationales de se bâtir autour dune culture.
Enfin il y a toute la politique éducative qui permet, dans le domaine de lalphabétisation, dalphabétiser les populations dans les langues quelles parlent. Alphabétiser dans une langue étrangère nest pas de lalphabétisation. Cest apprendre dabord une langue étrangère et ensuite accéder au code écrit. Alphabétiser véritablement consiste à aider ceux qui parlent une langue mais ne lécrivent pas à passer au code écrit.
En ce qui concerne le wolof qui est parlé par la majorité des Sénégalais, où en est-on au niveau de la codification, de lutilisation écrite et du développement de matériels didactiques ?
Pour le Wolof nous sommes à un stade très avancé. Les premières expériences de transcription datent davant lindépendance et ont été initiées par un ensemble de pionniers qui luttaient pour la transcription des langues nationales. Vers 1974, nous avons eu à codifier les langues nationales, dont le wolof. Après cette codification, il y a eu le développement de manuels dalphabétisation et des matériels éducatifs pour léducation de base des adultes.
Pour les enfants, il ya eu des expériences de classes télévisuelles qui ont offert des programmes couvrant les six années de lenseignement élémentaire. Des matériels éducatifs existent en wolof mais aussi en pulaar pour les écoles primaires.
Il existe aussi des manuels sur lenvironnement, lagriculture, lélevage, la population, la vie familiale, la santé, etc. qui sont utilisés dans le cadre de lalphabétisation fonctionnelle.
Et de plus en plus, on voit apparaître des auteurs qui écrivent des romans en wolof, des recueils de poésie...
Vous avez parlé dexpériences dutilisation de langues nationales dans léducation surtout dans le domaine du non formel. Y-a-t-il des projets de loi qui rendraient effective lutilisation des langues nationales comme langues dinstruction dans le système éducatif formel ?
Nous sommes actuellement en train délaborer de nouveaux curricula en matière déducation de base. Nous avons tenu en 1995 un colloque sur léducation de base. Dans la définition de ce que devrait être léducation de base au Sénégal, il a été posé concrètement limpérieuse nécessité dintroduire, dès maintenant, les langues nationales dans lécole formelle. Les nouveaux curricula qui sont en cours délaboration prennent en compte cette exigence et essaient donc de la traduire en modalités concrètes. Si tout se déroule normalement, ce travail devrait être terminé dici la fin de lannée et lon fera passer un décret pour les nouveaux programmes déducation de base. Ces programmes pourraît être appliqués dès la rentrée doctobre 1997.
Quelle est la place du français, du wolof et des autres langues nationales dans les médias ?
Le wolof est certainement la langue la plus utilisée dans les médias. De nombreux débats publics se passent en wolof. Ceci est normal compte tenu du fait que pour être écouté il faut être compris par la majorité de la population. A lheure actuelle on pourrait dire que le français continue à dominer à la télévision. Si, par contre, on sintéresse aux radios privées qui nont que des considérations daudience, on peut dire quaujourdhui au moins 70% des émissions sont transmises en wolof.
Par quel pourcentage de la population le français est-il parlé?
Daprès des statistiques qui avaient été données en 1981, le français ne serait parlé que par 15% de la population.
Selon les statistiques, le wolof serait parlé par 80% de la population sénégalaise. Pour quelle raisons le wolof na-t-il pas été adopté comme langue officielle au même titre que le français ?
Penser à une langue unificatrice au Sénégal est une question qui me parait encore très prématurée. Il y a encore à laisser des processus se faire. Peut-être à un moment donné faudra-t-il agir en fonction dune situation telle quelle se révèle. La question des langues est une question sensible qui touche des questions didentité, daffectivité et les réactions dans ce domaine peuvent être des réactions très fortes. Cest pourquoi il me paraît encore trop tôt de poser la question.
Entrevue de
M. Mamadou Ndoye,
Ministre délégué de lEducation de base et des Langues nationales du Sénégal
Genève, le 1er Octobre 1996
(1) Extrait de Les politiques linguistiques, de Louis-Jean Calvet, Collection Que sais-je, Presses universitaires de France, Paris, 1996.