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En Afrique, les villages sont restés en
marge du développement fulgurant de la communication au cours
des dernières décennies. Mais les populations rurales
disposent de leur propre système de communication traditionnel.
Au sein de ce système, le « DU N'KU », ou «
persuadeur de village » joue un rôle central. Puissant
leader d'opinion, il peut être un intermédiaire efficace
de communication, avec les populations rurales, sur les sujets de
développement national : éducation, agriculture, santé,
culture, économie, environnement, population.
En cette fin de XXème siècle, le continent
africain est encore accablé de maux qui, dans la mémoire
des pays riches, n'évoquent plus guère que des terreurs
reléguées au fond de l'inconscient collectif. Famine,
malnutrition, fort taux de mortalité infantile, sont aggravés
et entretenus par de nombreux autres fléaux (démographie
galopante, sécheresse persistante, déforestation,
désertification, misère, analphabétisme, courte
espérance de vie, exode rural) qui ne sont que les corollaires
de cette tragique réalité.
Les gouvernements de la plupart des pays africains
ont compris que, sans des changements profonds dans les mentalités,
tous les efforts entrepris pour sortir du sous-développement
seront vains. En effet, quarante ans d'aide et de programmes de
développement n'ont que très faiblement atteint leurs
objectifs. Les stratégies d'information et de communication
mises en place pour accompagner les initiatives de développement
n'ont pas non plus satisfait les espoirs suscités. Car, si
ces stratégies ont touché les capitales, elles ont
méconnu un aspect fondamental des réalités
africaines : l'écrasante majorité de la population
des villages où habitent huit africains sur dix.
Cependant, si le village, en Afrique, est demeuré
en marge du développement fulgurant de la communication au
cours des dernières décennies, une analyse même
sommaire de son organisation
socioculturelle révèle l'existence de circuits traditionnels
performants. Au sein de ce système, les relations interpersonnelles
jouent un rôle décisif ; l'information transite par
des hommes et des femmes investis d'une considération particulière
au sein de la communauté : les « persuadeurs »,
ou « Du N'ku » en langue Éwé.
Culture locale et mobilisation communautaire
L'adhésion au progrès doit procéder
d'un choix conscient et volontaire. Elle implique des changements
de comportement en éventuelle contradiction avec les valeurs
traditionnelles qui sous-tendent le mode de vie. Elle requiert des
changements profonds, dont les facteurs de motivation doivent provenir
autant que possible du cadre de vie lui-même.
De fait, il est quasiment impossible de promouvoir un processus
de développement authentique sans la motivation et la participation
active des communautés bénéficiaires à
toutes les étapes de ce processus.
Dans les pays en développement, ce processus
requiert la mise en place de systèmes d'information et de
communication performants. Les villageois abhorrent tout changement
allant à l'encontre de leurs croyances et de leurs cultures.
Les seuls changements acceptés sont ceux qui sont proposés
par les sages, les traditionalistes. En milieu rural africain, les
nouvelles approches de mobilisation communautaire devront, pour
être crédibles et efficaces, transiter par ces «
sages », les « Du N'ku ». Emanation du corps social
au sein duquel ils vivent quotidiennement, ils ont une connaissance
approfondie de l'histoire des habitants, de la vie du village et
des traditions et convictions auxquelles sont attachés les
villageois. Ils savent sur quels facteurs psychologiques jouer pour
amorcer les changements.
« Du N'ku : Intermédiaire incontournable
» dans la mise en oeuvre des projets de développement
Le « Du N'ku » , connaît son milieu
et est connu par lui. Détenteur des connaissances de son
milieu, il en a une perception parfaite et avisée. Il sait,
en particulier, ce que souhaitent réellement les masses.
Il peut, de ce fait, aider à formuler et à détecter
les priorités. De plus, il connaît les canaux traditionnels
de communication, d'information et de diffusion persuasive.
« Du N'ku » a également l'avantage
de pouvoir imprimer à l'information une facture vivante,
chaleureuse, un « supplément d'âme » une
dimension humaine et sentimentale que lui seul sait rendre. C'est
là un avantage capital dans les sociétés africaines,
où la communication repose sur une relation directe entre
les partenaires. « Du N'ku » maîtrise le mécanisme
; il est celui qui serre la main de l'autre, son voisin, qu'il considère
comme lui-même ; il sait se pencher sur les problèmes
personnels et intimes de son entourage ; s'informer des états
de santé ; partager angoisses et peines, mais aussi joies
et espérances. « Du N'ku » connaît et respecte
scrupuleusement les préalables de courtoisie ; il sait que
ce n'est qu'après ce préalable qu'il pourra faire
passer un message. Autrement dit « Du N'ku » sait respecter
la personnalité de l'autre ; en retour il en est respecté.
Son interlocuteur sent qu'on s'intéresse à lui, à
son sort et qu'on le considère comme un partenaire à
part entière. Dès lors, il peut devenir un bon récepteur,
un interlocuteur confiant - donc privilégié - car
il découvre qu'il n'est pas seul et qu'il existe des gens
qui partagent son vécu.
De plus, vivant en conformité avec les lois
et les règles socio-morales de son milieu, « Du N'ku
» est perçu comme un citoyen modèle.
De ce fait, « Du N'ku » a une parole crédible.
Pour toutes ces raisons « Du N'ku » ,
le persuadeur de village, est un intermédiaire incontournable
entre les planificateurs du développement et le village.
Il sera indiqué pour intervenir et servir de médiateur,
de conseiller avisé et d'informateur dans l'élaboration
et la mise en oeuvre des projets de développement. Le véritable
enjeu est de savoir étayer la communication des administrateurs
et planificateurs par des considérations socioculturelles
locales afin de créer un mouvement qui, à son tour,
provoquera l'émotion du dialogue et de la participation.
Praticien consommé de la psychologie sociale,
« Du N'ku » peut être animateur, encadreur et
médiateur entre l'administrateur et l'administré ;
il effacera le caractère non seulement autoritaire du processus
administratif, mais également son incongruité car
il sait transformer la parole du pouvoir (les directives, les règlements,
les décisions, les recommandations, les avis destinés
au peuple) en un message codé acceptable et accepté.
Expliquant les campagnes de vaccinations, les politiques d'hydraulique
villageoise, de santé, d'hygiène, d'éducation
sanitaire, d'innovation technique agricole, d'éducation familiale,
de population, « Du N'ku » pourra valablement et efficacement
aider à la réussite des politiques de développement
endogène. Le seul problème est de savoir l'identifier.
Une expérience au Togo, dans le cadre d'un
programme de planification familiale
Entre 1988 et 1990, le Centre d'étude de la
famille africaine (CEFA) de Nairobi a conduit avec les «Du
N'ku» une expérience sur le terrain, dans la préfecture
de Yoto, au Togo. Les « Du N'ku » étaient chargés
d'informer, de sensibiliser quelque quarante mille habitants et
de conforter un taux élevé de mesures préventives
contre les MST et le SIDA.
Avant le début des activités dans la
zone d'expérimentation, des études effectuées
en 1987 indiquaient qu'aucune femme n'utilisait des méthodes
de contraception moderne ; seules 4 % pratiquaient l'abstinence
périodique. Chez les hommes, ces pourcentages étaient
respectivement de 2 % et de 9 %. A la fin du projet, ce sont 10
% de femmes qui pratiquaient de manière systématique
des méthodes de contraception modernes et 86% l'abstinence
périodique. Chez les hommes, on constatait : 36 % pour l'abstinence,
16 % pour le préservatif, 14 % pour les spermicides, 12 %
pour le retrait. A la fin de l'expérience, sur un échantillon
de 1134 personne sondées, les méthodes contraceptives
les plus citées étaient : le préservatif (90
%) ; la pilule (60 %) ; les autres méthodes (80 %).
Plus de 98 % des enquêtés ont affirmé
avoir entendu parler du SIDA, de ses symptômes et des moyens
préventifs ; la plupart du temps, cette information leur
était parvenue par les « Du N'ku ». Pour les
autres MST, « Du N'ku » était également
la source d'informations le plus souvent citée.
En matière de communication africaine, « Du N'ku »
semble attester que c'est toujours sur l'authenticité que
l'efficacité se fonde.
Yao AHADE
Direction de l'aménagement du territoire communautaire, des
infrastuctures, des transports et des télécommunications-
Union économique et monétaire
ouest africaine
(1) En langue Ewé, « Du » veut
dire village, ville, cité, continent ; « N'ku »,
veut dire il. D'où « Du N'ku », il
du peuple.
Le concept de « Du N'ku » en tant que
stratégie alternative de communication, d'information et
d'éducation populaire dans les projets de développement
national en Afrique a été admis au sein des programmes
d'enseignement à l'université du Bénin (Lomé,
Togo) en octobre 1991. « Du N'ku » est reconnu sous
l'appellation générique « d'informateur clé
en Afrique ». Le concept a été enseigné
par l'auteur à l'Ecole supérieure de journalisme de
Lille en France (1982-1990). De nombreux étudiants soutiennent
des mémoires de maîtrise sur le sujet à l'université
du Bénin (Togo) et des thèses de DEA et de doctorat
sont consacrées au sujet.