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Les réseaux de recherche en éducation : rôle et valeur ajoutée

L'analyse ci-dessous porte sur les réseaux africains et leur contribution au renforcement des capacités de recherche en éducation. Les sujets suivants y sont abordés : l'université et la recherche en Afrique ; la recherche en éducation ; le rôle des réseaux de recherche ; la valeur ajoutée des réseaux. L'analyse ne cherche pas à comparer les politiques ou la nature des recherches entreprises dans les différents pays.

L'objectif est plutôt de proposer un cadre de réflexion sur les réseaux et sur leur rôle dans un contexte peu propice à la recherche.

L'université et la recherche en Afrique

Du fait de la précarité des infrastructures, du nombre limité des institutions de recherche et du manque de chercheurs dans la plupart des pays, l'université constitue un lieu de prédilection pour la recherche : à l'université se concentrent la majorité des laboratoires et des centres de recherche ainsi que l'expertise de haut niveau. De ce fait, les universités ont une influence déterminante sur le niveau général de la recherche dans les pays africains.

De manière générale, l'université considère la recherche comme l'un des moyens pour, d'une part, trouver des solutions africaines aux problèmes africains, d'autre part, « africaniser » les programmes de formation, c'est-à-dire les adapter aux réalités des sociétés africaines. La recherche est donc un des piliers de l'action universitaire, au même titre que l'enseignement et le service à la communauté. Cela ne signifie pas, cependant, que la recherche joue un rôle suffisant dans les universités.

En effet, celles-ci ont une position ambiguë vis-à-vis de la recherche. D'une part elles prônent la recherche et l'utilisent comme l'un des critères de promotion des enseignants ; d'autre part, elles sacrifient la recherche par manque de moyens. L'explosion des effectifs a contraint l'université à développer des stratégies qui ne sont généralement pas favorables à la recherche et selon Shaeffer et Nkinyangi (1984), les ressources qui auraient dû lui être allouées sont utilisées pour assurer le fonctionnement d'une institution au bord de la ruine(1). Pénétrée de fonctionnarisme, la structure administrative de l'université est elle-même peu propice à l'épanouissement de la recherche. Les ouvrages publiés par les universités africaines restent peu nombreux dans un contexte où les enseignants - situation économique oblige - s'adonnent de plus en plus aux activités de consultation commanditées par des organismes étrangers.

La recherche en éducation

La recherche en éducation se fait principalement à l'université mais aussi dans les instituts de recherche, les unités de planification et d'évaluation des ministères de l'éducation et, de plus en plus, dans les cellules de consultants.

  -- Les facultés d'éducation

Dans les universités anglophones, les facultés d'éducation ont pour vocation la formation du personnel destiné à l'enseignement, à la recherche et à la gestion du système éducatif. Il en résulte que dans les pays anglophones, la recherche en éducation se fait à l'université. En revanche, dans les pays francophones les facultés d'éducation sont rares. La formation supérieure en éducation est généralement donnée dans des écoles normales autonomes rattachées à l'université, tandis que la recherche se fait plutôt dans des lieux séparés, au sein de centres de recherche.

La recherche dans les facultés d'éducation a souffert de la croissance importante des effectifs du primaire et du secondaire. Contraints de former rapidement des enseignants, les facultés d'éducation ont délaissé la recherche au profit de l'enseignement. D'autre part, la pénurie de laboratoires et de personnels adéquats a discrédité la formation dispensée par le troisième cycle.

  -- Les instituts de recherche

Le plus souvent rattachés à des facultés d'éducation, les instituts de recherche en éducation jouissent parfois d'un prestige plus grand que celui des facultés auxquelles ils sont associés. Cela est dû à leur structure plus décentralisée, moins hiérarchisée et moins bureaucratique, et à la marge de manoeuvre plus grande dont ils disposent pour la gestion de leurs fonds. De plus, enseignants et chercheurs s'investissent davantage dans les activités de ces instituts que dans celles de leurs facultés, car ils ont ainsi la possibilité d'augmenter leurs revenus et de participer à des colloques internationaux.

Enfin, les instituts de recherche en éducation sont presque tous appuyés par des sources de financement étrangères. Certains d'entre eux ont ainsi acquis une notoriété qui leur permet de collaborer avec d'autres institutions du Nord et de diversifier ainsi leurs sources de financement.

  -- Les unités de planification/évaluation

Dans la plupart des ministères de l'éducation existent des unités de planification, de recherche et d'évaluation. Ces unités, qui s'adjoignent souvent une cellule d'appui statistique chargée de collecter des données et de prévoir les effectifs et coûts du système éducatif, sont les lieux de prédilection où chercheurs nationaux et étrangers vont puiser les données de base pour étoffer leurs analyses.

Si ces unités n'ont pas toujours les ressources humaines suffisantes pour faire face à la demande des ministères, elles jouent néanmoins un rôle important dans la mesure où les résultats de leurs activités sont largement utilisés. Cependant la recherche demeure généralement descriptive et les données existantes sont rarement exploitées à leur maximum. D'autre part, la communauté des chercheurs demeure sceptique vis-à-vis des résultats de recherches dans la mesure où le personnel de ces unités ne possède généralement pas de diplômes universitaires du plus haut niveau.

  -- Les cellules de consultants en éducation

Avec la crise économique et l'impossibilité pour l'université d'engager un nombre suffisant de diplômés comme enseignants ou chercheurs, on assiste à la prolifération de cellules de consultants dont l'objectif est la réalisation de recherches contractuelles. Elles sont généralement financées par des organismes internationaux et ce sont donc ces derniers qui définissent les priorités de recherche. Paradoxalement, ces cellules - par ailleurs réputées - sont rarement utilisées par les ministères et autres structures étatiques qui préfèrent faire appel à l'expertise étrangère.

A ces cellules de consultants s'ajoutent les ONGs, généralement animées par d'anciens acteurs de l'éducation. Si la recherche n'est pas leur vocation principale, elles entreprennent de temps à autre des activités de ce type, dans des domaines où les structures étatiques sont peu efficaces.

Enfin, mentionnons l'émergence au sein des universités de structures de consultation telles que le Research Consultancy Bureau à l'Université de Cape Coast, Ghana, et le Centre for Basic Research en Ouganda. Ces structures sont créées par les universités qui s'organisent pour tirer profit des rémunérations obtenues par leurs enseignants dans le cadre de leurs activités de consultation.

Typologie des réseaux

Les réseaux de recherche en éducation peuvent être classés en plusieurs types(2) :

    Les réseaux traditionnels
    Ces réseaux sont exclusivement destinés à des activités ayant pour objet de faciliter les contacts entre chercheurs. La recherche en tant que telle est une activité annexe. L'AUPELF-UREF(3) par exemple a pour objectif de mettre en contact les chercheurs des pays francophones à travers l'organisation de colloques et la publication d'ouvrages et de bulletins d'information. Le Network of Educational Innovation for Development in Africa (NEIDA), mis en place par l'UNESCO en 1978, est un autre exemple de ce type.

    Les réseaux permanents ou semi-permanents
    Il s'agit là de réseaux régionaux qui bénéficient de subventions importantes pour appuyer la recherche et les besoins importants de coordination qui en découlent. On peut citer en exemples le Réseau centre et ouest africain de recherche en éducation (ROCARE), le réseau de recherche en éducation pour l'Afrique de l'Est et l'Afrique australe (ERNESA), le Northern Research Review and Advisory Group (NORRAG) et l'Association des universités africaines (AUA). Bien que ces réseaux aient vu le jour grâce à des sources de financement extérieures, on espère qu'ils se transformeront en structures permanentes de collaboration régionale. Ce type de réseaux oeuvre à la mise en place de méthodologies comparatives de recherche et encourage la multidisciplinarité.

    Les réseaux thématiques
    Les réseaux de ce type répondent à des projets spécifiques portant sur des thématiques précises. C'est le cas du réseau sur les politiques des langues nationales dans les systèmes éducatifs. Financé par le CRDI, ce réseau regroupe huit pays de la sous-région et travaille exclusivement sur la problématique des politiques des langues nationales dans l'éducation. En s'accordant sur une méthodologie commune de collecte des données, les équipes nationales se donnent la possibilité de comparer leurs résultats.

    Les initiatives nationales
    Dans la plupart des pays, des initiatives nationales d'échange d'information voient le jour. Il s'agit le plus souvent d'associations de chercheurs oeuvrant dans un domaine précis. Ces réseaux jouent parfois le rôle de relais entre chercheurs nationaux et chercheurs étrangers.

    Les réseaux informels
    Conscients que les réseaux formels peuvent entraîner bureaucratie et lourdeurs, certains chercheurs et bailleurs préfèrent les réseaux informels. Faire circuler l'information est une fonction essentielle de ces réseaux et l'absence de structure rigide de coordination en est une des principales caractéristiques.

    L'Association pour le développement de l'éducation en Afrique (ADEA) est un exemple de réseau informel et semi-permanent dont l'objectif est de promouvoir la collaboration entre bailleurs de fonds, acteurs et décideurs politiques africains oeuvrant dans le domaine de l'éducation.

Rôle et avantages

Dans un contexte général de crise, les réseaux jouent un rôle important pour la promotion de la recherche. Pour justifier leur existence, ils doivent offrir à leurs membres des conditions de communication et d'échange d'informations adéquates. Mais ces qualités ne sont pas limitatives. Les réseaux offrent aussi d'autres avantages, et chacun affine ses modalités d'intervention au fur et à mesure de son évolution.

  -- Renforcement de la multidisciplinarité

Les réseaux permettent aux chercheurs d'approfondir leurs activités de recherche, de faire avancer les connaissances dans leurs domaines et d'éviter de « réinventer la roue ». Souvent, la diversité des spécialisations des membres du réseau favorise l'émergence d'une approche multidisciplinaire. Ainsi, les membres du réseau ROCARE réunissent des compétences en administration et planification scolaire, économie de l'éducation, sociologie, histoire de l'éducation et linguistique, ce qui permet l'exploration d'un même phénomène sous différents angles.

De plus en plus, les réseaux s'efforcent de réunir chercheurs et décideurs pour une plus grande appropriation des résultats de la recherche par les deux camps ; le réseau joue alors un rôle de courroie de transmission entre communautés de chercheurs et communautés de décideurs.

  -- Coordination des activités

Un réseau ne vaut que par les contributions de ses membres, et sa survie dépend en grande partie du dynamisme du coordonnateur. Il est le pivot de toute la structure et le réseau est généralement apprécié à travers ses capacités de mise à disposition des informations et de « réseautage » avec d'autres réseaux et institutions.

L'une des raisons fondamentales qui sous-tendent la création d'un réseau est le manque d'information et de données fiables sur lesquelles fonder les prises de décision. La circulation adéquate de l'information est donc un élément majeur de l'activité d'un réseau.

  -- Formation et/ou appui technique

Les réseaux combinent généralement appui technique(4) et formation. L'existence d'un comité scientifique chargé d'assister les membres à toutes les étapes du processus de la recherche permet l'instauration au sein du réseau d'un système de validation, indispensable pour établir sa crédibilité.

La formation intervient principalement pour la mise à niveau des membres au plan méthodologique. Car si la multidisciplinarité offre des avantages, elle peut aussi être une source de blocage de par la différence des approches méthodologiques propres aux diverses disciplines. Il est donc nécessaire de s'assurer que tous les membres ont la même compréhension de l'approche méthodologique adoptée.

  -- Partenariat Sud-Sud / Nord-Sud

En permettant aux chercheurs de la région de se retrouver, le réseau favorise le partenariat Sud-Sud. Le South-South Educational Research Initiative (SERI) encourage la collaboration Sud-Sud entre chercheurs d'Afrique, d'Asie et d'Amérique Latine. Cette collaboration permet un échange d'information sur les avancées scientifiques et les innovations dans ces différentes régions du monde.

De même, le partenariat Nord-Sud peut être fécond à travers l'échange d'expérience et d'expertise. Les chercheurs du Nord ont accès à des ressources documentaires plus fournies, et sont plus familiarisés avec les rouages de la publication. De leur côté, les chercheurs du Sud sont proches du terrain, ont accès à des données primaires et possèdent une expérience qui ne s'acquiert pas en parcourant la littérature existante. Un tel partenariat est bénéfique aux deux parties.

Valeur ajoutée des réseaux

L'existence des réseaux de recherche est basée sur deux présupposés : a) les compétences minimales de recherche existent au sein de la communauté des chercheurs ; b) les problèmes de communication et de circulation de l'information entravent l'activité des chercheurs.

Le réseau se définit dès lors comme un système d'échange d'informations et de mise en commun d'expériences. L'échange d'information est un élément majeur dans la mesure où le réseau vient confirmer et valider l'existence d'un « pool » de chercheurs. De même la mise en commun des expériences justifie l'implication de chercheurs et de décideurs dans le même réseau.

Pour faire face aux problèmes de circulation de l'information, les réseaux exploitent généralement les revues scientifiques, les séminaires, les conférences, et, de plus en plus, le courrier électronique. Les réseaux donnent aussi l'occasion aux chercheurs d'acquérir des formations complémentaires, notamment à travers des séminaires méthodologiques organisés pour les membres.

De par la nature de leurs activités, - circulation de l'information, focalisation des chercheurs sur une problématique précise, utilisation des ressources et expertises locales - les réseaux se présentent comme l'une des alternatives aux problèmes de la recherche en éducation. Par ailleurs, les synergies entre chercheurs, praticiens et décideurs se trouvent renforcées par la mise en place de réseaux. Ces synergies facilitent l'utilisation des résultats de la recherche.

Toutefois, les réseaux ne peuvent que venir en appui à la recherche ; ils ne sauraient se substituer aux facultés et autres institutions de formation et de recherche. Par conséquent des mesures importantes doivent être prises pour permettre à l'université de jouer un rôle plus actif. L'un des obstacles majeurs à l'action des réseaux dans le contexte actuel est qu'ils sont contraints de pourvoir aux besoins de base des chercheurs. De toute évidence, de meilleures conditions de recherche permettraient aux chercheurs d'être plus opérationnels et aux réseaux de mieux faire ce qu'ils savent faire, c'est-à-dire mettre l'information à la disposition de leurs membres et encourager la recherche comparative.

Sibry JM. TAPSOBA
Directeur
Bureau Régional du Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI)
pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre
et leader du Groupe de travail de l'ADEA sur
la recherche en éducation et l'analyse des politiques (GTRE/PA)

Notes

(1) Sheldon Shaeffer et John Nkinyangi, Les contextes de la recherche en éducation dans les pays en développement, Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI)-213f, Ottawa, 1984.
(2) Voir aussi Réal Lavergne, « Note sur les mécanismes d'intervention en appui à la recherche en politiques sociales », document présenté lors du séminaire sur les politiques sociales en Afrique de l'Ouest et du Centre, Saly Portudal (Sénégal), 10-14 janvier 1994, CRDI.
(3) Association des universités partiellement de langue française - Université des réseaux d'expression française
(4) Le terme appui technique n'est pas employé ici dans le sens d'assistance technique, mais plutôt d'utilisation de l'expertise des membres pour soutenir les activités du réseau. Le réseau permet donc la mise en commun d'un «pool» d'expertises à des coûts relativement faibles.




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modifiée : le 14 mars 2001